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Paul Braffort
Directeur de
programme au College International de Philosophie
Paris, France

Avant les "après"

ou la modernité ne s’use que si l’on s’en sert

 

Foreword

The following pages are excerpts from my forthcoming book : Science et Littérature, noces et divorces, de Lucrèce à Calvino, to be published by Diderot Multimedia, Paris 1998. I have selected, at different places in the book, paragraphs that could be of interest for the participants of the Aftermodernism colloquium, and this means that some continuity is sometimes lacking and I apologize for that. Of course I would welcome comments and criticisms.

P.B. 14/11/97

 

1. Préludes à la modernité

L’interaction entre la science et la littérature a été l’objet d’un intérêt croissant des critiques; les langages de la science ont de plus en plus fait leur chemin dans la littérature et dans les discussions qu’elle suscite. Et les présomptions traditionnelles suivant lesquelles les littéraires n’ont que faire de la science, comme les scientifiques de la littérature ont été démenties au cors du vingtième siècle et plus particulièrement au cours de ces récentes années.

George Levine

Lorsqu’on étudie l’histoire des civilisations, des institutions, des pratiques et des goûts, on constate que l’évolution ne s’est jamais effectuée dans l’harmonie : les étapes en furent souvent marquées, au contraire, par des conflits d’école et par l’alternance violente des orthodoxies. A chaque transition, il était inévitable qu’une polémique opposât conservateurs et rénovateurs tandis que se superposaient à ces conflits de générations, des contestations de frontière "disciplinaire" et sur l’organisation de l’enseignement, etc..

C’est ainsi qu’est né, à la fin des années cinquante (une époque où de graves problèmes d’éthique se posaient, dans le prolongement de la seconde guerre mondiale), le débat des deux cultures, auquel le nom du physicien et romancier britannique C.P. Snow est attaché. Ce débat, essentiellement anglo-saxon n’eut guère d’écho en France, mais les développements actuels des théories de la science lui donnent une vigueur nouvelle : hostilités qui se prolongent ou greffes prématurées font ressentir la nécessité d’une analyse en profondeur des rapports qu’entretiennent la science et la technologie d’une part, les humanités et les arts d’autre part. La querelle Snow/Leavis se situe à peu près au milieu de l’intervalle qui sépare l’avènement de ce que l’on appelle la "modernité" - les premières années de notre siècle : celles de Duchamp, de Marinetti, d’Einstein, de Pound, de Schönberg, etc.. - de la phase actuelle d’agressivité "post-moderne", phase qui a engendré tout récemment l’hygiénique réaction d’Alan Sokal. En ce qui concerne la déchirure qui s’amorce à la fin du dix-neuvième siècle et se propage dans les deux premières décennies du vingtième, je renverrai ici aux ouvrages spécialisés... et à mon livre.

Le concept même de modernité demeure indécis et souvent objet de polémique. Et depuis quelques années, un nouvel adjectif, celui de "post-moderne" a été redécouvert, puis utilisé dans les contextes les plus variés, peut-être dans le but d’en finir avec un concept dérangeant : le modernisme, qui s’était peu à peu imposé mais que l’on maîtrisait mal.

Or les débats qui ont repris et font rage aujourd’hui à ce sujet ne devraient pas nous étonner car ils ne sont, à mes yeux, qu’un nouvel avatar de la querelle des deux cultures, que j’évoquais au début de ce livre. Et pour approfondir la problématique des deux modernités et aboutir à une compréhension raisonnable du problème j’exploiterai cela quelques éléments de l’abondante - mais souvent contradictoire - littérature qui existe à ce sujet.

définitions et nomenclatures

Il est important, pour éclairer le débat, de régler quelques problèmes de nomenclature relatifs au couple modernisme/modernité. Le plus délicat étant celui que Matei Calinescu désigne comme le problème de la "périodisation", surtout lorsque l’on ne se limite pas, comme le font pourtant la plupart des analystes, aux domaines de la littérature et de l’art.

Il me semble utile de citer ici un assez long passage d’un texte de Jürgen Habermas, rédigé à l’occasion de la remise du prix Adorno, par la Ville de Francfort

C’est d’abord à la fin du Ve siècle que le teme « moderne » fut utilisé pour la première fois, aux fins de distinguer du passé romain et païen un passé chrétien qui venait d’accéder à la reconnaissance officielle. A travers des contenus changeants le concept de « modernité » traduit toujours la conscience d’une époque qui se situe en relation avec le passé de l’Antiquité pour se comprendre elle-même comme le résultat d’un passage de l’ancien au moderne. Et ce n’est pas seulement le cas de la Renaissance, qui marque pour nous le début des temps modernes. « Moderne », on pensait l’être du temps de Charlemagne, au XIIe siècle et à l’époque des Lumières — c’est-à-dire à chaque fois qu’un rapport renouvelé à l’Antiquité a fait naître en Europe la conscience d’une époque nouvelle. Ainsi l’antiquitas fut tenue pour un modèle normatif et dont on conseillait l’imitation jusqu’à la fameuse querelle des Modernes avec les Anciens, terme qui désignait alors les défenseurs du goût classique dans la France de la fin du XVIIe siècle. C’est seulement avec les idéaux de perfection prônés par les Lumières françaises, avec l’idée, inspirée par la science moderne, d’un progrès infini des connaissances et d’une progression vers une société meilleure et plus morale que le ragrs échappa progressivement à l’envoûtement qu’avaient exercé sur chacune des époques modernes successives les œuvres classiques de l’Antiquité. Si bien que la modernité, opposant le romantisme au classicisme, s’est enfin cherché un passé qui lui fût propre dans un Moyen Age idéalisé. Au cours du XIXe siècle, ce romantisme-là donna naissance à une conscience radicalisée de la modernité, dégagée de toute référence historique et ne conservant de son rapport à la tradition qu’une opposition abstraite à l’histoire dans son ensemble.

Il existe donc aussi une "pluralité des modernités", d’autant plus sensible que l’on s’impose une analyse effectivement multidisciplinaire ou interdisciplinaire. La modernité des sciences ne coïncide pas nécessairement avec celle des lettres ou celle des arts. Les "périodosations" naturelles ne sont donc pas les mêmes pour les différents domaines de la culture.

C’est ainsi que dans l’épilogue de son grand ouvrage The Mechanization of the World Picture, E.J.Deksterhuis, s’efforçant de situer le domaine de validité de l’épistémologie du "mécanisme", distingue trois phases principales dans l’évolution de la science : ancien, classique et moderne et il précise loc. cit., p.500) :

... la relation entre les sciences classique et moderne est assez différente de celle qui existe entre les sciences ancienne et classique. Tandis que la science classique avait à répudier la science ancienne en des points importants et avait souvent à combattre pour s’en libérer, elle demeure dans la science moderne comme une première approximation, suffisamment précise dans un grand nombre d’applications. La terminologie scientifique exprime ce lien étroit en conservant le mot de "mécanique" : la mécanique relativiste et la mécanique quantique constituent les fondements de l’image du monde moderne tout comme la mécanique Newtonienne est, et continuera d’être, la base de la science classique.

Une telle tripartition implique que la science elle-même ne se déroule pas comme un long fleuve tranquille, mais au contraire qu’elle connaît, elle aussi, des conflits et des ruptures. On songe ici, bien entendu, à l’essai classique de Tomas Kuhn : The Structure of Scientific Revolutions, essai que prolonge l’ouvrage de J. Bernard Cohen : Revolution in Science. Il est intéressant de noter que Cohen distingue un certain nombre de révolutions ou de types distincts de révolution : celle du dix-septième siècle avec Copernic, Bacon, Newton, Harvey; le quatrième chapitre étudie les Changing Concepts of Revolution au dix-huitième siècle, tandis que le chapitre suivant utilise, pour le dix-neuvième siècle, l’expression Scientific Progress. Le dernier chapitre est intitulé, lui : The Twentieth Century, Age of Revolutions. Il s’agit là, évidemment, de la relativité et des quanta.

Il est également significatif qu’un ouvrage récent sur le même sujet ait pour titre : The Disunity of Science. L’un des essais qui composent ce livre, dû à John Dupré, a pour titre : Metaphysical Disorder and Scientific Disunity (loc.cit., p.101). Dans le même ouvrage, cependant, Richard Creath (loc.cit., p.158) rappelle l’effort militant de Frank, Neurath, Carnap et d’autres, au sein de l’Ecole de Vienne, pour l’Unité de la Science (l’essai de Kuhn fut publié initialement sous l’égide de l’"International Encyclopedia of Unified Science").

Aussi pessimiste en apparence, mais surtout inquiet et soucieux de promouvoir une réflexion philosophique réellement informée, est l’ouvrage récent de Daniel Parrochia : Les grandes révolutions scientifiques du XXe siècle. Ce siècle est ici divisé en trois sections : 1. Relativité et cosmologie, puis 2. Mécanique quantique, et enfin 3. Théorie du chaos. La décision d’introduire cette troisième section est importante, puisqu’elle évoque un domaine qui est le terrain favori des "post-modernes".

Le journaliste scientifique John Horgan manifeste des inquiétudes plu spectaculaires encore lorsque, dans The End of Science, il évoque successivement : The End of Progress, The End of Philosophy, The end of Physics, etc.., et finalement The End of Chaoplexity, The End of Limitology. Dans l’épilogue : The Terror of God, l’auteur, qui se veut pourtant un esprit rationnel, manifeste les craintes que lui inspirent les problèmes non résolus de la connaissance, en particulier la recherche, évidemment vaine, d’une unique et finale "Réponse".

ruptures et rebonds

De toute évidence, donc, l’évolution de la culture, sous ses formes diverses, peut être décrites par "segments" distincts qui s’articulent en moments de passage plus ou moins nets (pour ce qui est de la science, par exemple, Paul Scheurer, dans son livre trop peu connu, parle de "dérévo-lutions").

De plus, les moments de rupture ne sont pas nécessairement synchrones entre les divers domaines de la culture. C’est ce qui rend la "périodisation" difficile et souvent contestable. Par contraste, c’est justement ce qui met en évidence le catractère exceptionnel de ce moment de la culture où les différents domaines traversent simultanément une crise fondamentale et c’est précisément le moment de la modernité.

Le grand mérite du livre d’Everdell, cité plus haut, est d’avoir abordé la période cruciale du début du vingtième siècle de façon encyclopédique. Il faudrait se référer aussi à des études plus systématiques, donc plus spécialisées. C’est le cas de l’ouvrage collectif édité par Christian Berg, Frank Durieux et Geert Lernout : Le tournant du siècle. Je n’évoquerai ici que celles des contributions à ce volume qui sont pertinentes pour mon propos :

Le texte de Wladimir Krysinski (loc.cit., p.17) distingue ce qu’il appelle les "avant-gardes d’ostentation" (telles que le futurisme, le dadïsme, etc.) des "avant-gardes de faire cognitif" qu’il fait débuter à la fin des années cinquante. Pour les premières il souligne que (loc.cit., p.29)

La vie de la littérature et de l’art ne peut pas être pensée en dehors d’une dynamique permanente, ininterrompue par le surgissement, l’affaiblissement et l’évanescence de langages transgressifs.

Citant des auteurs contemporains où il voit s’accomplir une "conjonction sémiotique des quatre structures [...] : la subjectivité, l’ironie, la fragmen-tation et l’auto-réflexivité", il conclut (loc.cit., p.32) :

L’avant-garde est alors un discours qui réécrit constamment l’expérience esthétique. Par là même l’avant-garde maintient une relation active avec la modernité. Dans cette dialectique peut s’introduire le postmodernisme, mais comme une structure différentielle et non pas comme la fin de la modernité.

La contribution de Matei Calinescu (loc.cit., p.33) s’efforce de préciser la distinction entre modernité, modernisme et modernisation. Il est alors conduit à sortir des domaines de la littérature et d l’art pour aborder celui des sciences (biologie, sociologie), et il conclut :

La modernité, en ce sens, n’est qu’une autre façon d’exprimer la combinaison de la rénovation et de l’innovation.

Dans pour Modernisme ou modernité? (loc.cit., p.53), Yves Vadé se situe plutôt dans les dernières décennies du dix-neuvième siècle où il discerne une "modernité anti-moderniste". Il rappelle d’ailleurs fort à propos que le modernisme (au sens théologique) fut condamné par le pape, dans l’encyclique Pascendi, précisément en 1907! Il cite alors le célèbre passage de la lettre de Rimbaud à Paul Demeny :

Les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles

(une affirmation dont les scientifiques reprenfront à leur compte, spontanément, trente ans après), et donne enfin la parole à Guillaume Apollinaire qui, dans La jolie rousse, demande

Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontuères

De l’illimité et de l’avenir

L’article de Frank Hellemans est intitulé Toward Techno-Poetics and Beyond: The Emergence of Modernist/Avant-garde Poetics out of Science and Media-Technology (loc.cit., p.291). Le titre de la première section est : From Marconi’s wireless telegraphy to Marinetti’s ‘wireless imagination’ (c’est en 1909 que Marconi reçut le prix Nobel de Physique). L’approche de Hellemans seratt ici toute proche de la mienne s’il ne s’aventurait pas, vers la fin de son article (Lacan on the digital nature of language) à de analogies dont la pertinence n’est pas assurée. Au lieu de citer Lacan, l’auteur aurait d’ailleurs pu trouver la matière de réflexions aussi suggestives dans l’œuvre de Marcel Duchamp (cf. note 42) ou dans celle d’Ezra Pound (cf. note 43) qui furent, eux, des contem-porains de Marinetti. Le rapprochement de ces trois auteurs aurait été hauteùent significatif.

Dans L’imaginaire des signes à l’aube du XXe siècle (loc.cit., p.209 et sqq.), Dominique Viart étudie la problématique des signes et des indices, problématique que je reprendrai ultérieurement. Inspiré par Jean Paulhan et son texte peu connu Aytré qui perd l’habitude (un texte écrit en 1910), il conclut :

L’imaginaire des signes est ce qui ‘fait perdre l’habitude’. Pour les sciences humaines comme pour la littérature, le signe est, pour le début du XXe siècle, ce qui permet de jeter le soupçon sur le monde. Il y a là un phénomène qui sous-tend les pratiques poétiques et artistiques du XXe siècle et féconde les imaginaires qui leur donnent lieu. S’il est essentiel d’établir le moment auquel il prend naissance: le tournant du siècle, aux confins des sciences humaines et des techniques avant-gardistes, il ne faut pas négliger que la curiosité que les écrivains témoignent envers les signes se continue durant tout le siècle. mais paradoxalement, alors que les années cinquante élargissent encore l’extrême faveur du signe dans les disciplines scientifiques, l’imaginaire des signes évolue à l’encontre des certitudes qui se mettent en place. Le soupçon que les signes permettaient de porter sur le monde se porte maintenant sur eux-mêmes. Il semble que l’imaginaire des signes se détache des sciences humaines qui ont contribué à son développement. Les signes ne sont plus des moyens de connaître le monde ou les êtres, mais seulement opaques. Ils engagent des spéculations ou des rêveries sans fin. L’art joue de la profusion de signes et de l’umpossible saisie de leur sens ouvrant ainsi la voie à l’esthétique ‘post-moderne’.

L’une des dernières contributions à ce recueil est celle d’Ulrich Weisstein (loc. cit., p.409) : How useful is the Term ‘Modernism’ for the Interdisciplinary Study of Twentieth-Century Art? L’auteur nous offre une "périodisation" de la modernité que je repro-duis ici ( après traduction) et qui fournit une bonne introduction à la section finale de ce chapitre :

Phase 1: Naturalisme, Impressionisme

Phase 2: Fin de siècle, Symbolisme, Décadence

Phase 3: Les avantgardes

Phase 4: (?)

Phase 5: Les néo-avantgardes

Phase 6: Post-modernisme

autour de 1870-1890

autour de 1890-1910

autour de 1910-1920

autour de 1950-1960

depuis 1960

On voit que la phase 4 ne figure ici qu’en creux. Les phases 5 et 6 ne constituent donc qu’une sorte de rebondqui, pour bien des raisons, exprime un certain désenchantement, parfaitement sensible dans les différentes manifestations de la postmodernité.

 

2. A la recherche du modernisme perdu

Dans son livre de critique et d’esthétique : Les cinq paradoxes de la modernité, Antoine Compagnon examine le postmoderne considéré comme le cinquième des paradoxes qu’il étudie et il écrit (loc. cit., p.143) :

Le postmoderne, nouveau poncif des années 1980, a envahi les Beaux-Arts - si l’on peut encore parler ainsi -, la littérature, les arts plastiques, peut-être la musique, mais d’abord l’architecture, et aussi la philosophie, etc., fatigués des avant-garedes et de leurs apories, déçus par la tradition de la rupture de mieux en mieux intégrée au fétichisme de la marchandise dans la société de consommation. Depuis les années 1960, l’art, comme on vient de le voir, se distingue de plus en plus malaisément de la publicité et du marketing. Le postmoderne comprend sans conteste une réaction contre le moderne, qui est devenu un bouc-émissaire. Mais la formation même du terme - comme de ceux de postmodernisme ou de postmodernité -, pose une difficulté logique immédiate. Si le moderne est l’actuel et le présent, que peut bien signifier ce préfixe post-? n’est-il pas contradictoire?

Déjà en mars 1983, Roger Shattuk, auteur de The Banquet Years (consacré aux origines de l’Avant-Garde en France), avait publié dans The New Republic un pamphlet intitulé : The poverty of modernism sous forme d’un dialogue dont j’extrais ceci après traduction (loc. cit., p.405,) :

Vous m’avez demandé de jouer le critique. Ne me révoquez pas. j’imagine déjà le programme de votre table ronde. ‘Modernisme et stratégie du désir.’ ‘Tolstoï, ou le plus proche modernisme.’ ‘Le Moderne, Modernisme, Post-Modernisme, Modernismo, Modernisation, Modernité, Merdonité — une taxo-nomie à l’essai’. [...] Le modernisme n’est pas une catégorie significative de l’histoire littéraire ou de l’histoire de l’art. C’est un lit de plumes pour critiques et professeurs, un prétexte indéfiniment renouvelable pour que les chercheurs tiennent des conférences, organisent des numéros spéciaux, et glosent sur leurs travaux respectifs jusqu’à les réduire en poudre.

Beaucoup de critiques (y compris les auteurs anglo-saxons) attribuent l’invention du mot postmoderne à Jean-François Lyotard. En fait le livre de Lyotard, issu d’une commande du Conseil des Universités du Québec, est une analyse mi-culturelle, mi-sociologique de l’impact des nouvelles technologique sur l’environnement contemporain. Il se réfère à plusieurs reprises à Ihab Hassan dont la réflexion initiale se nourrit d’ailleurs explicitement des textes essentiels de la rupture (le chapite II de son livre est intitulé INTERLUDE : From ’Pataphysics to Surrealism).

Une présentation lucide est celle d’un outsider, Margaret Rose, qui a écrit un livre passionnant sur ce genre littéraire particulier qu’est la parodie avec ses variantes bien connues : burlesque, pastiche, satire, ironie, etc. on y trouve, en particulier le fameux "hoax" (qu’il vaut mieux traduire par "mystification" que par "canular"), désormais associé au nom d’Alan Sokal. Soucieuse de préciser la signification des mots qu’elle utilise, elle s’est livrée à une recherche exhaustive sur les origines et les utilisations de l’expression "postmoderne". Elle a découvert ainsi la plus grande variété d’interprétations.

C’est ainsi que, pour les critiques et commentaires antérieurs à 1950 (loc. cit., p.198 et sqq.) elle rappelle que :

- en 1917, pour Rudolf Prawitz, l’homme postmoderne est essen-tiellement un décadent.

- en 1934, pour Federico de Onis, la période postmoderne couvre l’intervalle 1905-1914.

- en 1939, pour Arnold Toynbee, Post-Modern = Post-1914, etc..

- de 1950 à 1970, le post-moderne n’est considéré comme une version décadente du moderne.

- à partir de 1960, notamment dans le domaine de l’architecture, on exalte les vertus d’une contre-culture, parfois même anti-rationnelle. Ihab Hassan déclare lui-même, en 1971, : « le ‘postmodernisme’ est irrationnel, indéterminé, anarchique, mais également’ participatif’ ».

- à la fin des années 80, on voit fleurir divers concepts dérivés tels que (je préfère conserver ici l’original anglais) : ‘double-coded post-modernism’, ‘deconstructionist postmodernism’, etc..

Bien caractéristique de cette situation assez confuse est la série d’essais éditée par Bill Readings et Bennet Schaber : Postmodernism across the ages (sic!) : essays for a postmodernism that wasn’t born yesterday. A côté de textes sur Giotto, Chaucer, Milton, De Quincey, on trouve des essais un peu trop "politiquement corrects" tels que A Skeptical Feminist Postscript to the Postmodern et The Postmodernist and the Homosexual (!).

Du 21 au 23 septembre 1984, un colloque sur la Postmodernisme s’est tenu à Utrecht. J’y ai relevé le texte suivant, dû à Ulla Musarra : Duplication and Multiplication : Postmodernist Devices in the Novels of Italo Calvino. Voici donc maintenant Calvino mobilisé - à son corps défendant - dans le camp postmoderne (Nabokov et Queneau l’ont été également, bien entendu). Ces auteurs, comme beaucoup d’autres, de Sterne à Pynchon sont étiquettés tantôt comme modernes, tantôt comme post-modernes. On se pose alors naturellement la question (déjà soulevée par Hassan) : what « After Post-modernism? »

la confusion des arguments

Dans l’univers des textes littéraires comme dans celui des textes scientifiques, les outils rhétoriques, en particulier la métaphore jouent en effet depuis longtemps un rôle privilégié, comme le souligne Joseph Slade dans son introduction à Beyond the Two Cultures cité plus haut. D’ailleurs la troisième partie du recueil, intitulée Literary responses to Science and Technology, contient une section II qui explore The Metaphorical Allure of Modern Physics. L’introduction, due à Lance Schachterle, remarque :

C’est un signe de l’insuffisance de la thèse de C.P. Snow sur "les deux cultures", que la fréquence avec laquelle les écrivains d’aujourd’hui se tournent vers la physique contemporaine dans leurs métaphores sous-jacentes. 

et présente des références à cette exploitation de la science moderne.

Les deux contributions à cette section II sont dues à Eric Zencey : Entropy as a Root Metaphor, et Paul Spoorn : The Modern Physics of Contemporary Criticism. Les concepts d’entropie, de relativité, de complémentarité sont analysés et leur rôle en tant que source de métaphore est souligné. Schatchterle termine ainsi son introduction :

... l’idée d’entropie a attiré les auteurs, de H.G. Wells et Nietsche jusquà Pynchon et Jeremy Rifkin. Que peut signifier une recherche de l’ordre à une époque où bien peu de vérités reçues confèrent leur autorité à partir du passé. Et en effet ... des idées comme la théorie de l’information et l’entropie, les mathématiques de la probabilité et la physique du vol, peuvent être toutes appelées à entrer en jeu dans la recherche d’un modèle réel ou illusoire de nos vies (loc. cit., p.182).

Langage, information, entropie : ce sont là des concepts qui s’enchaînent naturellement. L’ennui est que les passages de l’un à l’autre, en particulier en ce qui concerne les créations qui relèvent de la littérature, ne sont pas clairement décrits. Les allusions à Thomas Pynchon (qui fut un étudiant de Nabokov) ne suffisent pas à combler les lacunes de la démonstration. On peut craindre alors que la métaphore, dont les scientifiques font un usage abondant mais généralement bien maîtrisé, ne masque ici la légèreté des analyses qui fait souvent penser à un effet de mode plutôt qu’à une véritable et féconde démarche unitaire. Ce danger apparaît clairement dans des publications récentes.

Je citerai les ouvrages publiés par Katherine Hayles qui, malgré l’érudition dont ils témoignent, abondent en rapprochements qui fonctionnent comme des collages plutôt que comme de véritables alliages. Dans Chaos Bound, les chapitres successifs évoquent le "démon de Maxwell", la flèche du temps, l'œuvre de Stanislam Lem, les "attracteurs étranges" et le "poststructuralisme". Le chapitre de conclusion s'intitule Chaos and Culture : Post-modernism(s) and the Denaturing of Experience. L’auteur tente alors d’associer une problématique de représentation de certains phénomènes - comme ceux de la turbulence - avec une culture "post-moderne" dont les références sont essentiellement française (J.-F. Lyotard et Jacques Derrida). L’ultime section du chapitre, intitulée The Story of Chaos : Denaturing narratives, évoque un "espace vectoriel de l’action" possédant un nombre élevé de dimensions, les problèmes de la self-référence (où Gödel est à nouveau sollicité) sans que la pertinence de ces rapprochements soit vraiment établie.

Les contributions réunies dans l’ouvrage collectif : Chaos and Order, Complex Dynamics in Literature and Science, appellent des commentaires semblables. On y trouve des contributions telles que :

- David Porush : Fictions as Dissipatives Structures : Prigogine’s Theory and Post-modernism’s Roadshow

- Kenneth J.Knoespel : The emplotment of chaos : Instability and Narrative Order

- Sheila Emerson : The Authorization of Form : Ruskin and the Science of Chaos

- Thomas Weussert : Representation and Bifurcation : Borges’s Garden of Chaos Dynamics

- Istvan Csicsery- Ronay, Jr : Stanislas Lem’s Alien Communications

On doit citer aussi l’ouvrage d’Alexander Argyros : A Blessed Rage for Order, Deconstruction, Evolution, and Chaos, où la litanie déconstruc-tionniste est (dangereusement) rapprochée du thème mathématique de la non-linéarité avec son cortège d’attracteurs étranges, de fractales, etc.

Les commentateurs français se sont engagés récemment dans cette: on en trouvera une manifestation récente dans le numéro 12 la revue TLE I, sur le thème : Littérature et théorie du chaos. Comme le souligne le commentateur de la revue Alliage :

Malheureusement, la plupart des contributions à ce recueil semblent ignorer les appels à la circonspection, et utilisent sans guère de retenue les tentantes métaphores et images que leur offre la théorie du chaos, considérée comme une modélisation universelle du désordre, de l’imprévisibilité, de la confusion et du monstrueux. Il est à craindre que la plupart des analyses ici présentées n’emportent guère la conviction, qu’elles prétendent mettre en relation les Cantos d’Ezra Pound et l’autosimilarité fractale (Hugh Kenner), Hugo et Notre-Dame de Paris avec la dynamique chaotique (« L’incarnation du grotesque monstrueux dans le personnage de Quasimodo constitue l’allégorie par excellence de ce que le discours scientifique actuel désigne comme la complexité non-linéaire », Maria Assad, p.158), Clausewitz et son traité De la guerre avec la non-linéarité (Alan D. Beyerchen), ou l’écriture de Faulkner avec les attracteurs étranges (Paul A. Harris). L’invocation obsessionnelle du maître-mot a d’ailleurs un effet de dissuasion inquiétant : du chaos au K.O ?

Deux contributions échappent cependant à la critique vigilante du commentateur : celle de Kenneth Knoespel qui « ... réfléchit aux rapports entre pratique de la déconstruction et théorie du chaos, à travers une très intelligente analyses des formes d’écriture » et celle de Sidney Lévy qui considère certains textes littéraires comme des expériences de pensée et s’appuie sur une analyse de l’œuvre de Francis Ponge. Bien entendu, la physique quantique demeure un lieu privilégié de réflexions et de comparaisons où l’on retrace souvent, sans le savoir, un chemin déjà exploré par Debenedetti. Je citerai :

- Steven Carter : ‘‘A place to step further’’: Jack Soicer’s quantum poetics

- Susan Strehle : Fiction in the quantum universe.

- Valerie Greenberg : Transgressive Readings, The Texts of Franz Kafka and Max Planck.

- Eric Charles White : Contemporary Cosmology and Narrative Theory.

Cette trop fréquente confusion des arguments se manifeste encore dans un ouvrage édité par John Brockman. Contrairement à beaucoup de commentateurs contemporains, Brockman prend au sérieux le cri d’alarme lancé jadis par C.P. Snow. Il reprend à son compte une suggestion que fit celui-ci dans la version révisée de son pamphlet :

It is probably too early to speak of a third culture already in existence. But I am now convinved that this is coming.

et propose d’illustrer l’émergence d’une "troisième culture" (à laquelle il donne d’ailleurs une orientation assez différente de celle à laquelle songeait Snow) qu’il définit ainsi (loc. cit., p. 17) :

La troisième culture est constituée par ceux, parmi les scientifiques ou penseurs du monde empirique qui, par leurs travaux et leurs exposés, se substituent aux intellectuels traditionnels, en rendant visibles les significations de nos vies, redéfinissant qui nous sommes et ce que nous sommes.

Brockman donne alors la parole à des auteurs qu’il considère comme exemplaires et qui sont essentiellement des scientifiques : sept physiciens (parmi lesquels Roger Penrose et Murray Gell-Mann), cinq biologistes (dont Richard Dawkins et Stephen Jay Gould), un philosophe (Daniel Dennett), quatre informaticiens et spécialistes de l’intelligence artificielle (dont Marvin Minsky) et deux psychologues. Ces auteurs exposent les enseignements de nature générale qu’ils tirent de leurs propres recherches. Tous, bien entendu, insistent sur la nécessité d’une approche pluridisciplinaire. Dans la discussion générale qui précède les contributions de chacun d’entre eux, ils émettent des opinions qui reflètent assez bien une situation qui ne diffère pas sensiblement de celle que nous connaissons en France :

- Stephen Jay Gould est résolument optimiste, malgré la « conspiration » de certains intellectuels littéraires pour s’approprier la totalité du paysage intellectuel. il s’appuie, d’ailleurs, sur l’exemple de Peter Medawar.

- Murray Gell-Mann déplore à son tour que trop de spécialistes ou de créateurs dans les arts ou les humanités soient « fiers de connaître très peu de chose en science et en technologie, ou en mathémtiques. »

- Richard Dawkins éprouve de l’agacement en constatant que dans une publication destinée au grand public, le mot « théorie », présenté sans autre spécification, désigne en réalité, la théorie en critique littéraire.

- Steve Jones lance quelques pointes contre C. P. Snow, mais il reconnait qu’une culture unifiée, accessible à tous, n’est pas encore vraiment disponible.

- Lee Smolin insiste sur le fait que la culture, qu’elle soit littéraire ou scientifique, est essentiellement verbale. Trois thèmes émergent, lui semble-t-il, des découvertes récentes de la science : l’importance des aspects dynamiques de notre monde, l’inutilité d’une intelligence créatrice supérieure, le rôle fondamental de la complexité. il condamne l’attitude des artistes « qui sont pris dans le piège de Nietsche, jouant avec la mort, la violence et la négativité ». le vingt-et-unième siècle sera, pense-t-il, un temps extraordinaire.

La plupart des textes qui composent cet ouvrage sont intéressants. Mais l’unité que recherchait Brockman n’est pas atteinte : on demeure souvent au niveau de la simple vulgarisation scientifique de qualité, la confusion épistémologique n’est pas vraiment évitée.

la modernité dans tous ses états

Les pages qui précèdent étaient rédigées lorsqu’au printemps 1996 éclatait l’affaire Sokal (que les anglo-saxons appelèrent le "Sokal hoax"). J’en rappelle l’histoire : Alan Sokal, professeur de physique théorique à l’université de New York avit soumis à la très sérieuse revue Social Text un article intitulé (je conserve ici le tritre original dont une traduction ferait perdre en partie la saveur) : Transgressing boundaries: Towards a Transformatice hermeneutics of Quantum Gravity. L’article fut accepté et publié, mais aussitôt après Sokal expliqua qu’il s’agissait là d’un canular (hoax) destiné à démasquer l’absurdité de certains discours "postmodernes".

Un débat passionné s’ouvrit alors aux Etats-Unis, puis en France. Sokal dénonçait ce qui n’était pas seulement l’usage abusif de métaphores empruntées à la science, mais attirait l’attention sur des auteurs (tous français, mais jouissant d’un prestige immense aux Etats-Unis tels Lacan, Kristeva, Baudrillard, Virillio, etc.) qui de toute évidence ne connaissaint pas ou ne comprenaient pas les théories scientifiques qu’ils évoquaient - théoris dont la pertinence pour le propos qui était le leur n’était pas démontrée. Le débat reprit de plus belle en France lorsque Sokal rédigea, en collaboration avec le physicien belge Jean Bricmont un livre qui explicitait tout ceci.

Le chapitre 10 du livre de Sokal et Bricmont est intitulé : Quelques abus du théorème de Gödel et de la théorie des ensembles. Cet abus m’avait souvent choqué et je l’ai manifesté à plusieurs reprises ici. Parmi les auteurs épinglés sur ce point précis figure le philosophe Jean-François Lyotard et son célèbre ouvrage : La condition postmoderne, que les critiques américains citent à tout bout de champ, en créant le concept tout à fait arbitraire d’une "french theory" qui regrouperait des auteurs aussi différents que Barthes, Lacan, Foucault, Deleuze, Derrida, etc.. Pourtant le véritable théoricien du postmodernisme est l’américa in Ihab Hassan dont les propos sont - comme cela arrive souvent - beaucoup plus modérés que ceux de ses épigones. Tout comme Lyotard, Derrida... et Gregory Ulmer, Hassan attache beaucoup d’importance aux nouvelles technologies.

Les oppositions au courant dominant (au moins aux Etats-Unis) sont pourtant anciennes. Il faut citer ici l’ouvrage trop peu connu de Jean-Claude Gardin : Les analyses du discours où le structuralisme Barthésien était déjà mis à mal, ainsi que celui de Thomas Pavel : The Feud of Language. On trouve aussi une analyse lucide du déconstructionnisme chez George Steiner : Réelles présences, les arts du sens (en particulier dans la deuxième partie : Le contrat rompu, section 7, pp.150 et sqq.), ainsi que chez Robin Dunbar qui écrit. :

In contrast, current Postmodernism seems to be litte more than a cosy construction of reality intended to serve an essentially political end. It gives the impression of being nothing more than an intellectual bolt-hole for those whose own research programmes have achieved little over the past century and have even less to offer the modern world. To claim that the world is however we wish to interpret it is intellectual laziness and doesn’t deserve the name of scholarship. We can, and should, do better than that. Science is not ‘just another’ vague theory, as some pf the sociologists of knowledge would have us believe. The theories of science actually work (at least given time and patience!), and they work because the methods if science come as close as possible in this imperfect world to guaranteeing success.

la rupture, les rebonds, les remords

Je voudrais offrir ici, de la crise qui se prolonge et parfois s’aigrit, une interprétation un peu plus positive que celle de Dunbar. J’ai évoqué, au début de cet essai, la grande crise du début du siècle, et ces années d’intense créativité (Everdell a pu qualifier l’année 1913 d’annus mirabilis!). Mais la première guerre mondiale - l’inévitable usure du temps - ont brisé des vies, des élans, des inspirations. Déjà le surréalisme trahit Dada. La mécanique quantique devient un dogme. Les artistes ne cessent de singer Duchamp qui pourtant se taisait depuis longtemps. Un vide apparaît dans le mouvement de la culture, qui correspond bien à cette "phase 4" vide qui apparaît dans le tableau de Weisstein cité plus haut.

On constate alors, dans plusieurs domaines, une sorte de sursaut, de rebond. C’est le moment où se développe le "nouveau roman" français, où la critique de Lessing par Joseph Frank trouve enfin son public. De nouvelles sciences prennent leur essor : la linguistique structurale, la biologie moléculaire, l’informatique, etc..

Mais dans de nombreux domaines les espoirs sont déçus. CP Snow lance son cri d’alarme. La babélisation des disciplines, malgré tant de bonnes intentions affichées, ne fait que croître : les artistes expriment, à leur façon, les sentiments d’inassouvissement et de désenchantement (qui accompagnent d’ailleurs, les déceptions qu’apporte, après la seconde guerre mondiale, l’échec des programmes de progrès social et humain). L’œuvre de l’écrivain et critique français Maurice Blanchot traduit parfaitement cet état d’esprit qu’exprime aussi, sur un plan qui se voudrait plus théorique, son ami Jacques Derrida.

Mais n’allons-nous pas vers un nouveau rebond, peut-être même vers une nouvelle rupture? car avec les progrès de la science et, plus vite, peut-être qu’avec celui des arts, de nouveaux langages sont sans cess créés. Un bel exemple en est fourni par la chimie contemporaine. La synthèse organique, en particulier, a été l’occasion de créations où l’esthétique, la technique et l’imagination travaillent de concert. L’ouvrage de Pierre Laszlo cité plus haut (p.151) le montre brillamment. L’auteur y évoque l’œuvre de Robert Woodward (1917-1979) qui reçut le prix Nobel de chimie en 1965. Dans un article récent, sa fille insiste à plusieurs reprises sur l’aspect "omniculturel" de cette œuvre :

Penser dans le langage pluridimensionnel est différent de penser dans le langage verbal; les aspects sensoriels et structuraux peuvent engager le chimiste dans des dynamiques de pensée similaires aux autres langages structurels et artistiques comme la peinture, la sculpture, la poésie.

[... ]

Comme le "mot " chimique est pluridimensionnel, pictographique et structural autant qu’alphabétique, la "poésie chimique " pourrait-elle inclure aussi des aspects comparables aux dynamiques structurales de la poésie verbale tels le rythme, la rime, l’accentuation etc., ces techniques par lesquelles des niveaux sensoriles et corporels entrent dans le langage pour le faire vivre et pour régénérer l’expérience vécue, qui sinon serait ossifiée par le langage, comme l’écrit Cassirer?

De toute évidence, l’unité à venir ne se bornera pas à des rapprochements entre science et littérature, elle fera entrer en ligne de compte les activités artistiques qui, elles aussi, ont tiré parti des progrès qui se sont produits - en particulier dans le domaine de la technologie. On a souvent qualifié la culture des siècles passés, à partir de la Renaissance, en particulier, de mécaniste, en raison de la prégnance du modèle épistémologique qu’elle contenait. Avec Darwin, une certaine forme de biologisme s’y est ajoutée, mais pour beaucoup, un schéma mécaniste sous-jacent l’accompagne.

Or le premier quart de notre siècle a vu se développer des schémas intellectuels nouveaux que l’on pourrait qualifier d’électro-dynamistes, qui prenaient leur essor avec la théorie de la relativité, de la physiqe quantique (née, ne l’oublions pas, avec les problèmes du rayonnement électromagnétique du "corps noir"). On pourrait parler aussi de schémas intellectuels "organo-chimistes", "automatistes", "informationnels", etc.. De tels schémas sont évidemment difficiles à intégrer dans le schéma culturel traditionnel, ils offrent pourtant, me semble-t-il, une issue possible aux obstacles qui subsistent, aux blocages qui se manifestnent encore, comme aux tentations d’un pessimisme épistémologique qui tendrait à s’institutionnaliser. Comme nous le rappelle Paul Valéry :

Il y eut une fois quelqu’un qui pouvait regarder le même spectacle ou le même objet, tantôt comme l’eût regardé un peintre, et tantôt en naturaliste; tantôt comme un physicien, et d’autre fois comme un poète; et aucun de ces regards n’était superficiel!

[ ... ] Usant indifféremment du dessin, du calcul, de la définition ou de la description par le langage le plus exact, il semble qu’il ignorât las distinctions didactiques que nous mettons entre les sciences et les arts, entre la théorie et la pratique, l’analyse et la synthèse, la logique et l’analogie, distinctions tout extérieures, qui n’existent pas dans l’activité interne de l’esprit, quand celui-ci se livre ardamment à la connaissance qu’il désire.

C’est qu’il n'y a sans doute pas, en fin de compte, de véritable transparence des choses, mais pas d'opacité complète, non plus. Retrouvant la voie que de très grands créateurs - tels Léonard ou Woodward - n’ont cessé d’indiquer, on peut imaginer que les technologies nouvelles, dans la mesure où elles nous incitent à mener de front des réflexions sur les modes de l'analyse et sur les conditions de la synthèse, dans la mesure où elles contribuent à expliciter des mécanismes communs de manipulation et de transduction d'informations, dans la mesure aussi où, intégrant la dimension temporelle dans la présentation et la représentation des phénomènes, dans leur simulation, elles donnent un contenu précis au projet d'une épistémologie appliquée, ces technologies ouvrent la voie à une esthétique nouvelle, non-Lessingienne, comme à un renversement de quelques-uns de ces obstacles sur lesquels la science d’aujourd’hui semble parfois achopper.

Formes nouvelles et nouveaux supports de l’expression, artistique ou scientifique, ont suscité et suscitent encore de vifs débats : ultime avatar, sans doute, de l’antique querelle des Anciens et des Modernes. Les échanges, toutefois, perdent de leur aigreur, comme en témoigne la conclusion du livre de Vernon Pratt :

Ce que je prévois pour ma part, ce n’est pas tant que l’ordinateur atteindra une limite indépassable dans la simulation de la pensée telle que nous nous la représentons, que la modification de notre représentation de la pensée elle-même et du fonctionnement cognitif, en partie d’ailleurs grâce aux potentialités réalisées par la machine à notre place, qui nous enseignent de plus en plus précisément ce que sont les aspects les plus importants de l’activité d pensée.

Le désir de combler les fossés - ou d’établir une passerelle - entre les disciplines est d’ailleurs ressenti au sein même de chacun des domaines spécifique, et en particulier du domaine de la science en proie, lui aussi à un certain effritement. C’est ce qu’exprime un critique du New York Times qui commente ainsi la parution récente d’une traduction anglaise du livre de Jean-Pierre Changeux et Alain Connes, Matière à pensée :

L’idée de deux cultures séparées, les sciences et les humanités, est devenue un cliché. Au sein même des sciences, toutefois, il existe actuellement une coupure qui est beaucoup moins apparente. Certains domaines de la science présentent avec succès les similitudes qui existent entre des faits qui ne sont distincts qu’en surface, et développent des modèles mathématiques généraux d’une surprenante précision. d’autres se glorifient des différences entre les choses, dans la fécondité et la complexité du monde naturel.

et dans son feuilleton du Monde, Pierre Lepape, à l’occasion d’une critique du dernier livre de Nathalie Sarraute, nous offre une conclusion tout à fait bienvenue :

Au fond la littérature et la science ne sont pas si différentes qu’on le dit, et il n’y a pas d’œuvre importante qui ne repose sur une découverte, sur la mise à jour d’un domaine nouveau de la réalité humaine. Pas de poème, pas de pièce de théâtre, pas de roman d’envergure qui ne produisent un savoir neuf. ne confondons pas la fin et les moyens : le travail sur le langage, les recherches formelles ne sont jamais que la mise au point de l’outil d’expression le plus adéquat à la transmission de ce savoir. Même si ce savoir porte sur la langue elle-même.

De son côté, Jean-Marc Levy-Leblond, décrivant le travail du sculpteur italien Anselmo, s’exprime ainsi :

La science ne se saisit du réel que dans une mesure très limitée, et à la stricte condition de focaliser son regard sur des domaines délibérément restreints et épuré, laissant hors de son champ d’investigation des aspects majeurs du monde, tant n aturel qu’humain. C’est donc aujoiurd’hui une nécessité de rétablir le lien entre les concepts qu’a forgés la science et la réalité dont elle les a abstraits. Les scientifiques oublient trop souvent qu’ils ne travaillent plus, depuis longtemps, sur la matière de l’expérience humaine quotidienne, mais sur des artefacts déjà hautement élaborés par leurs prédécesseurs. Il leur faut retrouver ou rétablir le fil long et ténu qui relie le savoir théorique à la curiosité sensible, se souvenir que les formules cabalistiques de leurs tableaux noirs et les appareils perfectionnés de leurs laboratoires ont partie liée avec les pierres, le vent, l’eau et le feu.

[After Post-Modernism Conference. Copyright 1997, Diderot Multimedia, Paris. webmaster]