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Avant les "après"
ou la modernité ne s'use que si l'on s'en sert

Paul Braffort
Directeur de
programme au College International de Philosophie
Paris, France

1. Préludes à la modernité

The interaction between science and literature has been a subject of growing concern in criticism; the languages of science have increasingly found their way into literature and into discussions of it. And the traditional assumptions that literary people care nothing about science, scientists care nothing about literature have been belied throughout the twentieth century but particularly in récent years.

George Levine

Lorsqu'on étudie l'histoire des civilisations, des institutions, des pratiques et des goûts, on constate que l'évolution ne s'est jamais effectuée dans l'harmonie : les étapes en furent souvent marquées, au contraire, par des conflits d'école et par l'alternance violente des orthodoxies. A chaque transition, il était inévitable qu'une polémique opposât conservateurs et rénovateurs tandis que se superposaient à ces conflits de générations, des contestations de frontière "disciplinaire", d'organisation de l'enseignement, etc..

C'est ainsi qu'est né, à la fin des années cinquante, bien après la querelle "classique" (1688-1697) qui opposa Boileau à Perrault et Fontenelle, puis la controverse victorienne (mais courtoise) entre Thomas Huxley et Matthew Arnold (1880-1883), et enfin le débat des deux cultures (1959-1963), auquel le nom du physicien et romancier britannique C.P. Snow est attaché (plusque celui de son adversaire, le poète et critique F.R. Leavis). Ce débat, essentiellement anglo-saxon n'eut guère d'écho en France (il en eut par contre en Italie, grâce à Elio Vittorini, puis à Italo Calvino), mais les développements actuels des théories de la science lui donnent une vigueur nouvelle. Hostilités qui se prolongent ou greffes prématurées font ressentir la nécessité d'une analyse en profondeur des rapports qu'entretiennent la science et la technologie d'une part, les humanités et les arts d'autre part.

D'un point de vue historique, on notera que la querelle Snow/Leavis se situe à peu près au milieu de l'intervalle qui sépare l'avènement de ce que l'on appelle la "modernité" (les premières années de notre siècle : celles de Duchamp, de Marinetti, d'Einstein, de Pound, de Schönberg, etc.) de la phase actuelle d'agressivité "post-moderne" (depuis les années soixante) qui cherche à s'imposer comme nouvelle orthodoxie, mais a engendré de vives réactions dont la plus récente est celle, très argumentée, d'Alan Sokal.

En ce qui concerne la déchirure qui s'amorce à la fin du dix-neuvième siècle et se propage dans les premières décennies du vingtième, je renvoie aux ouvrages spécialisés. Ces ouvrages ou colloques se sont multipliés dans la mesure où le concept même de modernité demeure indécis et fait souvent objet de polémique. Et depuis quelques années, un nouvel adjectif, celui de "post-moderne" a été remis en circulation, puis utilisé dans les contextes les plus variés, se constituant, dans certains cas, par opposition au concept de "modernisme", qui s'était pourtant imposé peu à peu mais que l'on maîtrisait encore mal.

définitions et nomenclatures

Les polémiques auxquelles on assiste ainsi - et dont la vivacité s'est encore accrue depuis la publication du livre d'Alan Sokal et Jean Bricmont - vont évidemment bien au-delà d'une simple querelle de lexicologues et la thèse que je voudrais défendre ici est qu'elles ne constituent qu'un nouvel avatar de l'ancienne et toujours actuelle querelle des deux cultures.

Il est donc important d'approfondir cette problématique des deux modernités (celle qui n'a pas de préfixe et la "post-") et pour éclairer le débat, il faut d'abord régler quelques problèmes de nomenclature et de chronologie, (car, pour certains, Platon est déjà postmoderne!). C'est ce que Matei Calinescu appelle le problème de la "périodisation" : déterminer où commencent et finissent l'Antiquité, le Moyen Age, la Renaissance, l'époque classique, celle des Lumières, le Romantisme, le Symbolisme... et les Modernités (mais en prenant soin de prendre en compte les domaines de la Science et de la Technologie aussi bien que ceux de la littérature et de l'art.

Il me semble donc utile de citer ici un assez long passage d'un texte de Jürgen Habermas, rédigé à l'occasion de la remise du prix Adorno, par la Ville de Francfort

C'est d'abord à la fin du Ve siècle que le terme « moderne » fut utilisé pour la première fois, aux fins de distinguer du passé romain et païen un passé chrétien qui venait d'accéder à la reconnaissance officielle. A travers des contenus changeants le concept de « modernité » traduit toujours la conscience d'une époque qui se situe en relation avec le passé de l'Antiquité pour se comprendre elle-même comme le résultat d'un passage de l'ancien au moderne. Et ce n'est pas seulement le cas de la Renaissance, qui marque pour nous le début des temps modernes. « Moderne », on pensait l'être du temps de Charlemagne, au XIIe siècle et à l'époque des Lumières -- c'est-à-dire à chaque fois qu'un rapport renouvelé à l'Antiquité a fait naître en Europe la conscience d'une époque nouvelle. Ainsi l'antiquitas fut tenue pour un modèle normatif et dont on conseillait l'imitation jusqu'à la fameuse querelle des Modernes avec les Anciens, terme qui désignait alors les défenseurs du goût classique dans la France de la fin du XVIIe siècle. C'est seulement avec les idéaux de perfection prônés par les Lumières françaises, avec l'idée, inspirée par la science moderne, d'un progrès infini des connaissances et d'une progression vers une société meilleure et plus morale que le regard échappa progressivement à l'envoûtement qu'avaient exercé sur chacune des époques modernes successives les œuvres classiques de l'Antiquité. Si bien que la modernité, opposant le romantisme au classicisme, s'est enfin cherché un passé qui lui fût propre dans un Moyen Age idéalisé. Au cours du XIXe siècle, ce romantisme-là donna naissance à une conscience radicalisée de la modernité, dégagée de toute référence historique et ne conservant de son rapport à la tradition qu'une opposition abstraite à l'histoire dans son ensemble.

Il existe donc bien une "pluralité des modernités", d'autant plus manifeste que l'on s'attache à une analyse effectivement multidisciplinaire ou interdisciplinaire : la modernité des sciences ne coïncide pas nécessairement avec celle des lettres ou celle des arts. Les "périodisations" naturelles ne sont donc pas les mêmes pour les différents domaines de la culture. C'est ainsi que dans l'épilogue de son grand ouvrage The Mechanization of the World Picture, E.J.Deksterhuis, s'efforçant de situer le domaine de validité de l'épistémologie du "mécanisme", distingue trois phases principales dans l'évolution de la science : ancien, classique et moderne et il précise (loc. cit., p.500) :

... la relation entre les sciences classique et moderne est assez différente de celle qui existe entre les sciences ancienne et classique. Tandis que la science classique avait à répudier la science ancienne en des points importants et avait souvent à combattre pour s'en libérer, elle demeure dans la science moderne comme une première approximation, suffisamment précise dans un grand nombre d'applications. La terminologie scientifique exprime ce lien étroit en conservant le mot de "mécanique" : la mécanique relativiste et la mécanique quantique constituent les fondements de l'image du monde moderne tout comme la mécanique Newtonienne est, et continuera d'être, la base de la science classique.

Une telle tripartition souligne que la science ne se déroule pas comme un long fleuve tranquille, mais au contraire qu'elle connaît, elle aussi, des conflits et des ruptures. On songe ici, bien entendu, à l'essai classique de Thomas Kuhn : The Structure of Scientific Revolutions, essai que prolonge l'ouvrage de J. Bernard Cohen : Revolution in Science. Il est intéressant de noter que Cohen distingue un certain nombre de révolutions ou de types distincts de révolution : celle du dix-septième siècle avec Copernic, Bacon, Newton, Harvey. La quatrième partie de son livre étudie les Changing Concepts of Revolution au dix-huitième siècle, tandis que le titre de la partie suivante consacrée au dix-neuvième siècle, utilise l'expression Scientific Progress. La dernière partie est intitulée : The Twentieth Century, Age of Revolutions. Il y est évidemment question de la relativité et des quanta, mais aussi - ce qui est assez rare dans ce type d'études, de la tectonique des plaques. Chaque partie présente, en introduction, une analyse du conteste social et politique de l'époque considérée.

On trouve des recherches appartenant au même domaine, mais dans un registre différent, dans l'ouvrage collectif ayant pour titre : The Disunity of Science. L'un des essais qui composent ce livre, celui qui est dû à John Dupré, a pour titre : Metaphysical Disorder and Scientific Disunity (loc.cit., p.101). Dans le même ouvrage, cependant, Richard Creath (loc.cit., p.158) rappelle l'effort militant de Frank, Neurath, Carnap et d'autres, au sein de l'Ecole de Vienne, pour l'Unité de la Science (on notera que l'essai de Kuhn fut publié initialement sous l'égide de l'"International Encyclopedia of Unified Science"). Wittgenstein appartint lui aussi, pour un temps, au "Cercle de Vienne".

Moins pessimiste, mais soucieux de promouvoir une réflexion philosophique réellement informée, est l'ouvrage récent de Daniel Parrochia : Les grandes révolutions scientifiques du XXe siècle. Ce siècle est ici divisé en trois sections : 1. Relativité et cosmologie, puis 2. Mécanique quantique, et enfin 3. Théorie du chaos. La prise en compte, dans l'analyse des formes modernes de la Science, de ce thème du "chaos" est significative : ce thème va devenir, en effet, un domaine privilégié des analyses et critiques "post-modernes".

Le journaliste scientifique John Horgan manifeste des inquiétudes plus spectaculaires encore lorsque, dans The End of Science, il évoque successivement : The End of Progress, The End of Philosophy, The End of Physics, The End of Chaoplexity et finalement The End of Limitology. Dans l'épilogue : The Terror of God, l'auteur, qui se veut pourtant un esprit rationnel, manifeste les craintes que lui inspirent quelques-uns des problèmes non résolus de la connaissance, en particulier la recherche, évidemment vaine, d'une unique et finale "Réponse".

ruptures et rebonds

De toute évidence, donc, l'évolution de la culture, dans ses activités et sses formes diverses, loin de se dérouler de façon linéaire, en un progrès régulier et continu, ne peut être décrite que comme un faisceau de "segments" distincts, parfois entremêlés et qui s'articulent le long de coupures et de charnières au profil plus ou moins net (pour ce qui est de la science, en particuliee, Paul Scheurer, dans son livre trop peu connu, parle à ce propos de "dérévolutions"). De plus, les moments de rupture ne sont pas nécessairement synchrones entre les divers domaines de la culture. C'est ce qui rend la "périodisation" difficile et souvent contestable.

Mais c'est du même coup ce qui met en évidence le caractère vraiment exceptionnel de ce moment privilégié de l'histoire de la culture où les différents domaines ont traversé simultanément une crise fondamentale et se sont même parfois mutuellement fécondées : c'est précisément le moment qui est pour moi celui de la modernité qui recouvre les deux décennies comprises entre1900 et 1917. Il y a quelques divergences sur les dates précises, mais elles sont secondaires. En tout cas, le grand mérite du livre d'Everdell, cité plus haut, est d'avoir abordé la période cruciale du début du vingtième siècle de façon encyclopédique.

Avant lui, Jacques Barzun, critique américain érudit et profond avait senti la necessité, en introduction à son recueil d'essais The Energies of Art, d'expliciter sa position à propos de la modernité. Peu de gens savaient, en effet, que cette figure majeure de l'Université Américaine (il acheva sa carrière comme provost de l'université Columbia à New York et ne publia jamais qu'en anglais) était le fils du poète français d'avant-garde Henri-Martin Barzun, l'un des fondateurs, avec Georges Duhamel, René Arcos et d'autres artistes et savants, de la fameuse "Abbaye de Créteil" que fréquentèrent Jules Romains et Marinetti. Il fut aussi l'ami d'Apollinaire, de Marcel Duchamp, de Tristan Tzara et participa à la naissance (et aux querelles) du simultanéisme, de Dada, etc.. Dans l'introduction de son livre, à laquelle il donne le titre de The Critic's Task Today, Jacques Barzun évoque ses souvenirs d'enfance et cite les amis de son père : Marie Laurencin, les cubistes Gleizes et Metzinger, les poètes Paul Fort et Ezra Pound, etc., mais il évoque aussi Planck, Curie, Einstein et Lénine. Il précise le domaine de la modernité (par opposition au romantisme et au symbolisme), domaine qui coïncide à peu près à celui décrit par Everdell.

Des études plus spécialisées se sont multipliées récemment, auxquelles il est intéressant de se référer. Je mentionnerai plus particulièrement l'ouvrage collectif édité par Christian Berg, Frank Durieux et Geert Lernout : Le tournant du siècle, mais n'évoquerai que celles des contributions à ce volume qui sont pertinentes pour mon propos :

Le texte de Wladimir Krysinski (loc.cit., p.17) distingue ce qu'il appelle les "avant-gardes d'ostentation" (futurisme, dadaïsme, etc.) des "avant-gardes de faire cognitif" qu'il fait débuter à la fin des années cinquante. Pour les premières il observe (loc.cit., p.29)

La vie de la littérature et de l'art ne peut pas être pensée en dehors d'une dynamique permanente, ininterrompue par le surgissement, l'affaiblissement et l'évanescence de langages transgressifs.

Citant des auteurs où il voit s'accomplir une "conjonction sémiotique des quatre structures [...] : la subjectivité, l'ironie, la fragmentation et l'auto-réflexivité", il conclut (loc.cit., p.32) :

L'avant-garde est alors un discours qui réécrit constamment l'expérience esthétique. Par là même l'avant-garde maintient une relation active avec la modernité. Dans cette dialectique peut s'introduire le postmodernisme, mais comme une structure différentielle et non pas comme la fin de la modernité.

La contribution de Matei Calinescu (loc.cit., p.33) s'efforce de préciser la distinction entre modernité, modernisme et modernisation. Il est alors conduit à sortir des domaines de la littérature et d l'art pour aborder celui des sciences (biologie, sociologie), et il conclut :

La modernité, en ce sens, n'est qu'une autre façon d'exprimer la combinaison de la rénovation et de l'innovation.

Dans Modernisme ou modernité? (loc.cit., p.53), Yves Vadé se situe dans les dernières décennies du dix-neuvième siècle où il discerne une "modernité anti-moderniste". Il rappelle d'ailleurs que le modernisme (au sens théologique) fut condamné par le pape Pie X, dans l'encyclique Pascendi, précisément en 1907! Vadé cite alors le célèbre passage de la lettre de Rimbaud à Paul Demeny : Les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles et donne la parole à Guillaume Apollinaire qui, dans La jolie rousse, demande :

Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontuères

De l'illimité et de l'avenir

L'article de Frank Hellemans est intitulé Toward Techno-Poetics and Beyond: The Emergence of Modernist/Avant-garde Poetics out of Science and Media-Technology (loc.cit., p.291). Le titre de la première section est : From Marconi's wireless telegraphy to Marinetti's 'wireless imagination' (c'est en 1909 que Marconi reçut le prix Nobel de Physique). L'approche de Hellemans serait ici toute proche de la mienne s'il ne s'aventurait pas, vers la fin de son article (Lacan on the digital nature of language) à des analogies dont la pertinence est plus que douteuse. L'auteur aurait pu trouver la matière de réflexions bien plus suggestives dans l'œuvre de Marcel Duchamp ou dans celle d'Ezra Pound, contemporains de Marinetti. Le rapprochement de ces trois auteurs mériterait d'ailleurs une étude particulière.

Dans L'imaginaire des signes à l'aube du XXe siècle (loc.cit., p.209 et sqq.), Dominique Viart étudie la problématique des signes et des indices, problématique que je reprendrai ultérieurement. Inspiré par Jean Paulhan et son texte peu connu Aytré qui perd l'habitude (un texte écrit en 1910), il conclut :

L'imaginaire des signes est ce qui 'fait perdre l'habitude'. Pour les sciences humaines comme pour la littérature, le signe est, pour le début du XXe siècle, ce qui permet de jeter le soupçon sur le monde. Il y a là un phénomène qui sous-tend les pratiques poétiques et artistiques du XXe siècle et féconde les imaginaires qui leur donnent lieu. S'il est essentiel d'établir le moment auquel il prend naissance: le tournant du siècle, aux confins des sciences humaines et des techniques avant-gardistes, il ne faut pas négliger que la curiosité que les écrivains témoignent envers les signes se continue durant tout le siècle. mais paradoxalement, alors que les années cinquante élargissent encore l'extrême faveur du signe dans les disciplines scientifiques, l'imaginaire des signes évolue à l'encontre des certitudes qui se mettent en place. Le soupçon que les signes permettaient de porter sur le monde se porte maintenant sur eux-mêmes. Il semble que l'imaginaire des signes se détache des sciences humaines qui ont contribué à son développement. Les signes ne sont plus des moyens de connaître le monde ou les êtres, mais seulement opaques. Ils engagent des spéculations ou des rêveries sans fin. L'art joue de la profusion de signes et de l'impossible saisie de leur sens ouvrant ainsi la voie à l'esthétique 'post-moderne'.

L'une des dernières contributions à ce recueil est celle d'Ulrich Weisstein (loc. cit., p.409) : How useful is the Term 'Modernism' for the Interdisciplinary Study of Twentieth-Century Art? L'auteur nous offre une "périodisation" de la modernité que je reproduis ici :

Phase 1: Naturalisme, Impressionisme

Phase 2: Fin de siècle, Symbolisme, Décadence

Phase 3: Les avant-gardes

Phase 4: (?)

Phase 5: Les néo-avant-gardes

Phase 6: Post-modernisme

autour de 1870-1890

autour de 1890-1910

autour de 1910-1920

autour de 1950-1960

depuis 1960

On voit que la phase 4 ne figure ici qu'en creux. Les phases 5 et 6 ne constituent donc peut-être qu'une sorte de rebond qui, pour bien des raisons, exprime un certain désenchantement, parfaitement sensible dans les différentes manifestations de la postmodernité. parmi ces raisons, la plus évidentes saute aux yeux, dans le tableau ci-dessus. Car pour beaucoup, la phase 3 ne s'arrête pas en 1920, mais en 1914 (avec le prolongement zürichois de 1917). C'est en particulier l'opinion de Jacques Barzun.

 

2. A la recherche du modernisme perdu

How and why did the great confusion start? It began with the mood I described at the upshot of the four years' war. That aftermath as, I said, one of disgust at the pointlessness of existence. The energies born with the twentieth century had been sapped, misspent, destroyed. The new direction--like many a gift-bearing life--had been lost.

Jacques Barzun

Dans son livre de critique et d'esthétique : Les cinq paradoxes de la modernité, Antoine Compagnon examine le phénomène du "postmoderne", phénomène qui constitue le cinquième des paradoxes qu'il étudie :

Le postmoderne, nouveau poncif des années 1980, a envahi les Beaux-Arts - si l'on peut encore parler ainsi -, la littérature, les arts plastiques, peut-être la musique, mais d'abord l'architecture, et aussi la philosophie, etc., fatigués des avant-gardes et de leurs apories, déçus par la tradition de la rupture de mieux en mieux intégrée au fétichisme de la marchandise dans la société de consommation. Depuis les années 1960, l'art, comme on vient de le voir, se distingue de plus en plus malaisément de la publicité et du marketing. Le postmoderne comprend sans conteste une réaction contre le moderne, qui est devenu un bouc-émissaire. Mais la formation même du terme - comme de ceux de postmodernisme ou de postmodernité -, pose une difficulté logique immédiate. Si le moderne est l'actuel et le présent, que peut bien signifier ce préfixe post-? n'est-il pas contradictoire? (loc. cit., p.143)

Déjà en mars 1983, Roger Shattuk, auteur de The Banquet Years (consacré aux origines de l'Avant-Garde en France), avait publié dans The New Republic un pamphlet intitulé : The poverty of modernism dont j'extrais ceci, après traduction :

You asked me to play the critic. Don't call me off. I can just see the program of your panel. 'Modernism and the Strategies of Desire.' 'Tolstoy, or the closet modernism.' 'The Modern, Modernism, Post-Modernism, Modernismo, Modernization, Modernité, Merdonité -- a Trial Taxonomy'. [...] Modernism is not a meaningful category of literary history or art historty. It's a feather bed for critics and professors, an endlessly renewable pretext for scholars to hold conferences, devise special numbers, and gloss one another works into powder (loc. cit., p.405).

Beaucoup de critiques attribuent l'invention du mot "postmoderne" à Jean-François Lyotard. En fait le livre de Lyotard est surtout une analyse de l'impact des nouvelles technologies sur l'environnement contemporain. Il se réfère à Ihab Hassan dont la réflexion initiale se nourrit d'ailleurs de textes essentiels de la grande rupture des années 1900 (le chapite II de son livre est intitulé INTERLUDE : From 'Pataphysics to Surrealism).

Du 21 au 23 septembre 1984, un colloque sur la Postmodernisme s'est tenu à Utrecht. J'y ai relevé le texte suivant, dû à Ulla Musarra : Duplication and Multiplication : Postmodernist Devices in the Novels of Italo Calvino. Voici donc maintenant Calvino mobilisé dans le camp postmoderne (tout comme Nabokov et Queneau). Ces auteurs, comme beaucoup d'autres, de Rabelais, Cervantès et Sterne à Borgès, Robbe-Grillet, Fowles et Pynchon sont étiquetés tantôt comme modernes, tantôt comme post-modernes. On se pose alors naturellement la question (déjà soulevée par Hassan) : what « After Post-modernism?»

C'est d'ailleurs là le titre d'un colloque organisé à Chicago du 14 au 16 novembre 1997. Un des attraits de ce colloque est que les communications étaient disponibles à l'avance sur Internet et permettaient un véritble échange. L'extraordinaire diversité des sujets abordés justifie l'approche très critique des organisateurs telle qu'elle apparaît dans le texte de présentation (cf. http://www.focusing.org/apm.htm) :

The post-modern critique of science provides no re-understanding of anything specific in science; it has no import for how we understand scientific procedures and findings, or how we might reconceptualize a scientific object. It has little to say to science beyond globally denigrating all of it as obviously not "objective," not free of all sorts of assumptions. This insight must lead to more than arbitrariness.

En 1988 David Ray Griffin inaugurait, avec The Reenchantment of Science, une série d'ouvrages (Postmodern Proposals) pour laquelle il écrivit une introduction où des concepts tels que "premodern", "modern", "postmodern", étaient présentés et discutés, ainsi que des formes de post-modernisme : "constructive" (celui qu'il défend) ou "deconstructive" (Heideger, Derrida et les "french thinkers" : c'est ce qu'il appelle l'"ultramodernisme"). Il souligne que.

... the term postmodern is used in a confusing variety of ways, some of them contradictory to others (loc. ciy., p.x).

Une analyse récente et particulièrement pertinente est celle que propose Margaret Rose à l'occasion d'une étude de ce genre littéraire particulier qu'est la parodie avec ses variantes bien connues : burlesque, pastiche, satire, ironie, etc. (on y trouve, en particulier le fameux "hoax"). Soucieuse de préciser la signification des mots qu'elle utilise, Margaret Rose s'est livrée à une recherche très complète sur les origines et les utilisations de l'expression "postmoderne". Elle a découvert ainsi la plus grande variété d'interprétations. C'est ainsi que, pour les critiques et commentaires antérieurs à 1950 (loc. cit., p.198 et sqq.) elle rappelle que :

- en 1917, pour Rudolf Prawitz, l'homme postmoderne est essentiellement un décadent.

- en 1934, pour Federico de Onis, le postmoderne couvre l'intervalle 1905-1914.

- en 1939, pour Arnold Toynbee, Post-Modern = Post-1914, etc..

- de 1950 à 1970, le post-moderne est plutôt considéré comme une version décadente du moderne.

- à partir de 1960, notamment en architecture, on exalte les vertus d'une contre-culture, parfois même anti-rationnelle. Ihab Hassan déclare en 1971, : « le 'postmodernisme' est irrationnel, indéterminé, anarchique, mais également' participatif' ».

- à la fin des années 80, on voit fleurir divers concepts dérivés tels que (je préfère conserver ici l'original anglais) : 'double-coded post-modernism', 'deconstructionist postmodernism', etc..

Bien caractéristique de cette situation assez confuse est la série d'essais éditée par Bill Readings et Bennet Schaber dont le titre à lui seul est tout un programme : Postmodernism across the ages : essays for a postmodernism that wasn't born yesterday. A côté de textes sur Giotto, Chaucer, Milton, De Quincey, on trouve des essais qui me semblent directement issus de la pensée improprement qualifiée de "politiquement correcte" tels que A Skeptical Feminist Postscript to the Postmodern et The Postmodernist and the Homosexual (!).

la confusion des arguments

Dans l'univers des textes littéraires comme dans celui des textes scientifiques, les outils rhétoriques, en particulier la métaphore, jouent depuis longtemps un rôle privilégié, comme le souligne Joseph Slade dans son introduction à Beyond the Two Cultures cité plus haut. D'ailleurs la troisième partie du recueil, intitulée Literary responses to Science and Technology, contient une section II qui explore The Metaphorical Allure of Modern Physics. dans son introduction, Lance Schachterle croit pouvoir déclarer :

C'est un signe de l'insuffisance de la thèse de C.P. Snow sur "les deux cultures", que la fréquence avec laquelle les écrivains d'aujourd'hui se tournent vers la physique contemporaine dans leurs métaphores sous-jacentes. 

et il présente alors quelques références à cette exploitation de thèmes scientifiques.

Les deux contributions à cette section II sont dues à Eric Zencey : Entropy as a Root Metaphor, et Paul Spoorn : The Modern Physics of Contemporary Criticism. Les concepts d'entropie, de relativité, de complémentarité sont analysés et leur rôle en tant que source de métaphore est souligné. Schatchterle termine ainsi son introduction :

... l'idée d'entropie a attiré les auteurs, de H.G. Wells et Nietsche jusquà Pynchon et Jeremy Rifkin. Que peut signifier une recherche de l'ordre à une époque où bien peu de vérités reçues confèrent leur autorité à partir du passé. Et en effet ... des idées comme la théorie de l'information et l'entropie, les mathématiques de la probabilité et la physique du vol, peuvent être toutes appelées à entrer en jeu dans la recherche d'un modèle réel ou illusoire de nos vies (loc. cit., p.182).

Langage, information, entropie : ce sont là des concepts qui s'enchaînent naturel-lement. L'ennui est que les passages de la science à la littérature, ne sont pas clairement décrits ni logiquement justifiés. Les allusions à Thomas Pynchon (qui fut un étudiant de Nabokov) ne suffisent pas à combler les lacunes de la démonstration.

On peut craindre alors que la métaphore, dont les scientifiques font un usage abondant mais généralement bien maîtrisé, ne masque ici la légèreté des analyses. On se trouve alors en présence d'un effet de mode là où on attendait une véritable démarche unitaire. Ce danger apparaît clairement dans de nombreuses publications, par exemple dans les ouvrages publiés par Katherine Hayles qui abondent en rapprochements qui fonctionnent comme des collages plutôt que comme de véritables alliages :

Dans Chaos Bound, les chapitres successifs évoquent le "démon de Maxwell", la flèche du temps, l'œuvre de Stanislam Lem, les "attracteurs étranges" et le "post-structuralisme". Le chapitre de conclusion s'intitule d'ailleurs : Chaos and Culture : Post-modernism(s) and the Denaturing of Experience. L'auteur tente alors d'associer une problématique de représentation de certains phénomènes - comme ceux de la turbulence - avec une culture "post-moderne" dont les références sont essentiellement française et en premier liru J.-F. Lyotard et Jacques Derrida. L'ultime section du chapitre, intitulée The Story of Chaos : Denaturing narratives, évoque un "espace vectoriel de l'action" possédant un nombre élevé de dimensions, les problèmes de la self-référence (où Gödel est à nouveau sollicité) sans que la pertinence de ces rapprochements soit, encore une fois, vraiment établie.

Les contributions réunies dans l'ouvrage collectif : Chaos and Order, Complex Dynamics in Literature and Science, appellent des commentaires semblables. On y trouve des contributions dont les titres sont à eux seuls, tout un programme :

- David Porush : Fictions as Dissipatives Structures : Prigogine's Theory and Post-modernism's Roadshow

- Kenneth J.Knoespel : The emplotment of chaos : Instability and Narrative Order

- Sheila Emerson : The Authorization of Form : Ruskin and the Science of Chaos

- Thomas Weussert : Representation and Bifurcation : Borges's Garden of Chaos Dynamics

- Istvan Csicsery- Ronay, Jr : Stanislas Lem's Alien Communications

On doit citer aussi l'ouvrage d'Alexander Argyros : A Blessed Rage for Order, Deconstruction, Evolution, and Chaos, où la litanie déconstructionniste est, une fois de plus, (dangereusement) rapprochée du thème mathématique de la non-linéarité avec son cortège d'attracteurs étranges, de fractales, etc.

Certains analystes français se sont engagés à leur tour dans cette voie : on en trouve une manifestation récente dans le numéro 12 la revue TLE I, sur le thème : Littérature et théorie du chaos. Comme le souligne le commentateur de la revue Alliage :

Malheureusement, la plupart des contributions à ce recueil semblent ignorer les appels à la circonspection, et utilisent sans guère de retenue les tentantes métaphores et images que leur offre la théorie du chaos, considérée comme une modélisation universelle du désordre, de l'imprévisibilité, de la confusion et du monstrueux. Il est à craindre que la plupart des analyses ici présentées n'emportent guère la conviction, qu'elles prétendent mettre en relation les Cantos d'Ezra Pound et l'autosimilarité fractale (Hugh Kenner), Hugo et Notre-Dame de Paris avec la dynamique chaotique (« L'incarnation du grotesque monstrueux dans le personnage de Quasimodo constitue l'allégorie par excellence de ce que le discours scientifique actuel désigne comme la complexité non-linéaire », Maria Assad, p.158), Clausewitz et son traité De la guerre avec la non-linéarité (Alan D. Beyerchen), ou l'écriture de Faulkner avec les attracteurs étranges (Paul A. Harris). L'invocation obsessionnelle du maître-mot a d'ailleurs un effet de dissuasion inquiétant : du chaos au K.O ?

Deux contributions échappent cependant à la critique vigilante du commentateur : celle de Kenneth Knoespel qui « ... réfléchit aux rapports entre pratique de la déconstruction et théorie du chaos, à travers une très intelligente analyses des formes d'écriture » et celle de Sidney Lévy qui considère certains textes littéraires comme des expériences de pensée et s'appuie sur une analyse de l'œuvre de Francis Ponge.

J'y ajouterai l'analyse rigoureuse et précise que propose Daniel Albright dans Quantum Poetics : Yeats, Pound, Eliot and the Science of Modernism. Cet ouvrage est construit à partir du modèle de dualité "onde/particule" que la physique moderne a identifié dans les théories de la lumière et des particules élémentaires. Mais ici les choses sont claires :

This book does not concern itself with science, only with the appropriation of scientific metaphirs by poets. (loc.cit., p.1).

Les "ondes "de Yeats et d'Eliot, comme les "particules" de Pound ne peuvent donc être la source d'aucune confusion ni fournir aucun argument d'autorité à l'analyse. D'ailleurs les auteurs étudiés (et Pound en premier lieu) étaient des poètes parfaitement au fait de la science de leur temps, comme je l'ai souligné plus haut (notes 15 et 16) et comme c'était aussi le cas de modernes français tels qu'Apollinaire, Cendrars et Duchamp.

Mais la physique quantique demeure un lieu privilégié de comparaisons. Je citerai :

- Steven Carter : ''A place to step further'': Jack Soicer's quantum poetics

- Susan Strehle : Fiction in the quantum universe.

- Valerie Greenberg : Transgressive Readings, The Texts of Franz Kafka and Max Planck.

- Eric Charles White : Contemporary Cosmology and Narrative Theory.

On retombe alors souvent dans cette confusion des arguments qui se manifeste encore, ici et là, dans un ouvrage édité par John Brockman. Contrairement à beaucoup de commentateurs, Brockman prend au sérieux le cri d'alarme lancé jadis par C.P. Snow. Il reprend à son compte une suggestion que fit celui-ci dans la version révisée de son pamphlet :

It is probably too early to speak of a third culture already in existence. But I am now convinved that this is coming.

et propose d'illustrer l'émergence d'une "troisième culture" (à laquelle il donne d'ailleurs une orientation assez différente de celle à laquelle songeait Snow) qu'il définit ainsi :

La troisième culture est constituée par ceux, parmi les scientifiques ou penseurs du monde empirique qui, par leurs travaux et leurs exposés, se substituent aux intellectuels traditionnels, en rendant visibles les significations de nos vies, redéfinissant qui nous sommes et ce que nous sommes. (loc. cit., p. 17)

Brockman donne alors la parole à des auteurs qu'il considère comme exemplaires : sept physiciens, cinq biologistes, un philosophe, quatre informaticiens et spécialistes de l'intelligence artificielle et deux psychologues.

- Stephen Jay Gould est résolument optimiste, malgré la « conspiration » de certains intellectuels littéraires pour s'approprier la totalité du paysage intellectuel. Il s'appuie, d'ailleurs, sur l'exemple de Peter Medawar.

- Murray Gell-Mann déplore à son tour que trop de spécialistes ou de créateurs dans les arts ou les humanités soient « fiers de connaître très peu de chose en science et en technologie, ou en mathématiques. »

- Richard Dawkins éprouve de l'agacement en constatant que dans une publication destinée au grand public, le mot « théorie », présenté sans autre spécification, désigne en réalité, la théorie en critique littéraire.

- Steve Jones lance quelques pointes contre C. P. Snow, mais il reconnaît qu'une culture unifiée, accessible à tous, n'est pas encore vraiment disponible.

- Lee Smolin insiste sur le fait que la culture, qu'elle soit littéraire ou scientifique, est essentiellement verbale. Trois thèmes émergent, lui semble-t-il, des découvertes récentes de la science : l'importance des aspects dynamiques de notre monde, l'inutilité d'une intelligence créatrice supérieure, le rôle fondamental de la complexité. il condamne l'attitude des artistes « qui sont pris dans le piège de Nietsche, jouant avec la mort, la violence et la négativité ». Le vingt-et-unième siècle sera, pense-t-il, un temps extraordinaire.

La plupart des textes qui composent cet ouvrage sont intéressants. Mais l'unité que recherchait Brockman n'est pas vraiment atteinte : on demeure souvent au niveau de la simple vulgarisation scientifique de qualité et la confusion épistémologique n'est pas toujours évitée.

la modernité dans tous ses états

Les pages qui précèdent étaient rédigées lorsqu'au printemps 1996 éclatait l'affaire Sokal (que les Anglo-saxons appelèrent le "Sokal hoax"). J'en rappelle l'histoire : Alan Sokal, professeur de physique théorique à l'université de New York avait soumis à la très sérieuse revue Social Text un article intitulé: Transgressing boundaries: Towards a Transformatice hermeneutics of Quantum Gravity. L'article fut accepté et publié, mais aussitôt après Sokal expliqua qu'il s'agissait là d'un canular (hoax) destiné à démasquer l'absurdité de certains discours "postmodernes". Un débat passionné s'ouvrit alors aux Etats-Unis, puis en France. Sokal dénonçait ce qui n'était pas seulement l'usage abusif de métaphores empruntées à la science, mais attirait l'attention sur des auteurs (tous français, mais jouissant d'un prestige immense aux Etats-Unis, tels Lacan, Kristeva, Baudrillard, Virillio, etc.) qui de toute évidence ne connaissaient pas ou ne maîtrisaient pas les théories scientifiques qu'ils évoquaient - théories dont la pertinence pour le propos qui était le leur n'était pas démontrée.

Le débat reprit de plus belle en France lorsque Sokal rédigea, en collaboration avec le physicien belge Jean Bricmont un livre qui développait et explicitait ces observations.

Ce livre dont le titre Impostures intellectuelles traduit bien l'exaspération (ancienne) de beaucoup d'esprits (dont le mien), est avant tout une chasse aux métaphores abusives et au recours non fondé à l'autorité de la Science. Un bon exemple est celui du chapitre 10, intitulé : Quelques abus du théorème de Gödel et de la théorie des ensembles. Parmi les auteurs épinglés sur ce point précis figurent Jean-François Lyotard avec d'autres acteurs de ce que les Américains baptisent, sans se soucier des différences, voire des incompatibilités une "French theory" qui regrouperait artificiellement Barthes, Lacan, Foucault, Deleuze, Derrida, etc.. Ce malheureux théorème de Gödel est souvent évoqué, on l'a vu plus haut, en compagnie du principe d'indétermination (et non d'incertitude) dû à Heisenberg et, plus récemment, de considérations tourbillonnantes sur le "chaos".

Certains des auteurs cités par Sokal et Bricmont ont réagi par l'apostrophe injurieuse (Kristeva) ou l'arrogance embarrassée (Derrida, qui pourtant n'était pas mis directement en cause). Curieusement, on retrouve dans leurs propos des arguments très semblables à ceux utilisés par F.R. Leavis pour attaquer C.P. Snow, trente-cinq ans plus tôt. Ils insistent le plus souvent, de façon presque pathétique, sur leur droit à la métaphore (droit que personne ne songe à contester). Mais jamais ils ne répondent aux objections précises énumérées par les deux physiciens sur l'emploi abusif de ces métaphores : Lacan et la "topologie psy-chanalytique", Kristeva et l'axiome du choix, Irigaray et la mécanique des fluides, les tenseurs de Guattari, Virillio et la relativité restreinte, etc.. En réalité la science - mais une science réduite à son vocabulaire spécialisé - est mise au service de ce que l'on pourrait appeler, parodiant Julien Gracq, une épistémologie à l'estomac, sans que soit jamis esquissée une analyse comparée des emplois que font, de la métaphore la science, la littérature et la philosophie (il existe pourtant de nombreux et excellents ouvrages sur cette question). Mais Sokal et Bricmont eux-mêmes ne sont pas très loquaces à ce sujet.

Parmi les contributions proposées sur Internet, à l'occasion du colloque de Chicago, j'ai relevé celle de Babette Babich, intitulée The Hermeneutics of a hoax. On the Mismatch of Physics and Cultural Criticism. Bien que Babich ne soit pas tendre avec la tendance postmoderne :

Attracted by the literary resonance of metaphors, postmodernists have detected significance irrelevant to their use within the confines of science. Chaos theory neither uses nor entails reference to Hesiod's marroage of chaos and broad-breasted earth, nor does it invite parallels with Joycean chassis of inventions of Thomas Pynchon.

elle fait porter la responsabilité du "mismatch" aux seuls scientifiques :

For Sokal's difficulties began with his consummate inability (an inability typical of natural scientists) to attempt to imagine the significance of social scientists' and cultural critics' investigation of the social and political conditions of science, together with a flat-footed theoretical gap of linguistic functions.

[...]

Sokal has no understanding of the project of reflective critique; and none, of the complex nature and range of the kind of things one can do with words.

[...]

The language that Sokal uses in his LF essay marks him as a nonphilosopher.

[...]

Science is skilled labor and, in that sense, an *art.* Scientists know how to do things, but that does not mean that science has to do with thinking. For calculation is not about reflection; it is about the production of effects, within limits, for the sake of appearances.

Ces passages font songer aux imprécations d'une Kristeva ou à l'irritation d'un Derrida. Mais l'auteur n'a pas tort d'insister sur la nécessité, pour les scientifiques, d'approfondir leurs connaissances sur l'histoire et la philosophie des disciplines qu'ils pratiquent (et c'est bien le cas de tous ceux que je fréquente). Mais on doit exiger la réciproque des philosophes et des critiques : il est inquiétant, par exemple, de lire sous la plume de Babette Babich, que l'article de Social Text ne pouvait, sans assistance, être reconnu comme une mystification!

On a pu, ici et là, donner du conflit une interprétation politique (la revue Social Text étant considérée comme gauchiste, Sokal serait un farouche réactionnaire!). Mais cette accusation ne tient pas : les post-modernes se réclament d'auteurs dont les opinions n'ont jamais quitté la droite la plus extrême (Martin Heidegger et Paul de Man) ou au contraire la gauche la plus résolue (Michel Foucault et Jacques Derrida). Certains sont passés brusquement de la première à la seconde (Maurice Blanchot). Et le rejet par certains "post-" de l'héritage des Lumières peut difficilement passer pour une manifestation de progressisme!

Le fonds du débat est en réalité épistémologique. Il se concentre même sur les aspects proprement linguistiques (ou métalinguistiques) du problème de la connaissance. C'est d'ailleurs ce qui explique sans doute que le(s) courant(s) "post-" se développe plutôt, aux Etats-Unis, dans les départements littéraires et non dans les départements de Philosophie. Mais le problème de la métaphore, que Babich met justement au cœur de ses préoccupations, devrait intéresser les deux spécialités!

Les oppositions à un courant qui n'est peut-être dominant qu'en apparence sont pourtant anciennes, en Europe comme en Amérique. Il faut citer ici l'ouvrage trop peu connu de Jean-Claude Gardin : Les analyses du discours où le structuralisme barthésien était déjà mis à mal, et celui, plus récent, de Christine Brooke-Rose. Celle-ci, reprenant les arguments de Clément Rosset, évoque l'illusionisme de Derrida et Lacan. Elle cite aussi Meyer Abrams (loc. cit., p.49) :

What Derrida's conclusion comes to is that no sign or chain of signs can have a determinate meaning. But it seems to me that Derrida reaches this conclusion by a process which, in its own way, is no less dependant on an origin, ground, and end, and which is no less remorselessly 'teleological' than the most rigourous of the metaphysical systems that it uses his conclusions to deconstruct.

Dans le chapitre 13 (Eximplosions), elle revient sur cette polémique en analysant, en détail, le travail de Ihab Hassan qui avoue (loc. cit., p.345) :

... we continually discover 'antecedents' of postmodernism - in Sterne, Sade, Blake, Lautréamont, Rimbaud, Jarry, Tzara, Hoffmannsthal, Gertrude Stein, the later Joyce, the later Pound, Duchamp, Artazud, Roussel, Broch, Queneau and Kafka. What this reality means is that we have created in our mind a model of postmodernism, a particular typology of culture and imagination, and have proceeded to 'rediscover' the affinities of various authors ans different moments with that model. We have, that is, reinvented our ancestor - and always shall.

et elle conclut, avec David Lodge (loc. cit., p.363) :

... if postmodernism really succeeded in expelling the idea of order (whether expressed in metonymic or metaphoric form) from modern writing, then it would truly abolish itself, by destroying the norms against which we perceive its deviations. A foreground without a background inevitably becomes the background of something else. Postmodernism cannot rely upon the historical memory of modernist and antimodernist writing for its background, because it is essentially a rule-breaking kind of art, and unless people are still trying to keep the rules there is no point in breaking them and no interest in seeing them broken.

Dans son livre : The Feud of Language, A History of Structuralist Thought, Thomas Pavel souligne à son tour les renversements idéologiques opérés par Barthes, Foucault et Derrida. Le chapitre 3 : The Transcendental Ties of Linguistics, propose trouve une analyse précise du déconstructionnisme Dérridien, notamment des fameuses notions de différance (qui s'oppose à différence) ainsi que des rapports qui s'y établissent avec les travaux de Saussure, Hjelmslev et Heidegger. On trouve encore des analyses très semblables chez George Steiner : Réelles présences, les arts du sens (en particulier dans la deuxième partie : Le contrat rompu, section 7, pp.150 et sqq.).

Plus brutale encore est la critique de Robin Dunbar qui, adoptant une approche délibérément polémique, écrit :

In contrast, current Postmodernism seems to be litte more than a cosy construction of reality intended to serve an essentially political end. It gives the impression of being nothing more than an intellectual bolt-hole for those whose own research programmes have achieved little over the past century and have even less to offer the modern world. To claim that the world is however we wish to interpret it is intellectual laziness and doesn't deserve the name of scholarship. We can, and should, do better than that. Science is not 'just another' vague theory, as some of the sociologists of knowledge would have us believe. The theories of science actually work (at least given time and patience!), and they work because the methods if science come as close as possible in this imperfect world to guaranteeing success.

Une telle critique s'appliquerait sans aucun doute au livre de Arkady Plotniskydont le sous-titre : Anti-Epistemology after Bohr and Derrida est tout un programme avec, comme subdivisions : 1. From general to complementary economy; 2. Quantum Anti-Epistemology; 3. Complementarity and Deconstruction!

 

3. Le moderne nouveau est arrivé!

Chicago : cité

Bâtie sur une vis !

Cité électro-dynamo-mécanique !

Façonnée en spirale, --

Sur un disque d'acier, --

Chaque fois qu'une heure sonne,

Se retournant !

Cinq mille gratte-ciels, --

Soleils de granit !

Les Places, --

Hautes d'un mille, elles galopent jusqu'aux cieux,

Grouillantes de millions d'hommes,

Tissées de haussières d'acier,

Broadways volants...

Vladimir Maïakovski

J'ai évoqué, au début de cet essai, la grande rupture du début du siècle, et ces années d'intense créativité qui l'accompagnèrent (Everdell a pu qualifier l'année 1913 d'annus mirabilis!). Mais la première guerre mondiale - et l'inévitable usure du temps - ont brisé bien des vies, arrêté bien des élans, étouffé bien des inspirations. Certes le milieu du siècle, après la tuerie de 1914-1918, puis l'effondrement de beaucoup d'espoirs après la seconde guerre mondiale, voit s'esquisser une sorte de rebond voire de renouveau. Mais lorsque celui-ci s'essouffle à son tour, le découragement se fait doctrine, voire idéologie.

après la rupture, les rebonds et les remords

Je voudrais offrir ici, du conflit qui se prolonge et parfois s'aigrit, une vision plus positive que celle de Dunbar. Car si le surréalisme a trahi Dada, si la mécanique quantique est devenue dogme comme la théorie "standard" néo-darwinienne de l'évolution, comme le modèle "standard" du big bang et comme la psychanalyse lacanienne, etc., si tant d'artistes reprennent indéfiniment le parcours de Marcel Duchamp, peut-être pourrons-nous interdit entrevoir, en allant plus loin dans l'analyse du désenchantement, des perspectives optimistes.

Car ce creux qui apparaît dans le cheminement de la culture, creux qui correspond à la "phase 4" du le tableau de Weisstein cité plus haut, n'est pas un vide. Mais les artistes, peintres ou écrivains, expriment, à leur façon, les sentiments d'inachèvement et de désespoir qui accompagnent, après la seconde guerre mondiale, l'échec des programmes de progrès social et humain. L'œuvre de l'écrivain et critique français Maurice Blanchot traduit bien cet état d'esprit. Les titres d'œuvres mi-littéraires mi-philosophiques de cette époque, telles que L'inassouvissement, de Witkiewicz (1930), Le mythe de Sisyphe, de Camus (1942), L'inconvénient d'être né, de Cioran, en témoignent également.

Tout n'est pas noir, sans doute, mais rien n'est blanc et l'on se trouve le plus souvent dans une sorte de gris où des traces et des signes apparaissent ça et là. Faute de pouvoir les déchiffrer, découvreurs et inventeurs se sentent frustrés. Duchamp joue aux échecs (mais prépare en secret l'inquiétant Etant donnés: 1° la chute d'eau, 2° le gaz d'éclairage, ).

Optimiste et déterminé, C.P. Snow lance son cri d'alarme et de nombreux créateurs et critiques lui font écho, mais la babélisation des disciplines, malgré tant de bonnes intentions affichées, ne fait que croître avec le développement de recherches nouvelles : linguistique structurale, biologie moléculaire, éthologie, informatique, etc..

Et c'est aussi le moment où se développent le "nouveau roman" français et le groupe américain "Fluxus", où la critique de Lessing par Joseph Frank trouve enfin son public. John Cage, Robert Rauschenberg, Jasper Johns reprennent le chemin tracé par Marcel Duchamp. Paul Feyerabend propose une épistémologie anarchiste, évoquant à nouveau Dada.

Mais tous ces rebonds, dans leur multiplicité même, loin de faire disparaître le malaise des artistes et philosophes, aggravent la confusion de certains. "Complexité" et "chaos" deviennent alors les mots-clés du postmoderne au moment même où, paradoxalement, ils sont utilisés pour donner à son nihilisme une apparence de rigueur scientifique.

Les nouvelles technologies sont bientôt sollicitées aussi, en particulier les utilisations de l'informatique. Jean-François Lyotard a été l'un des premiers à s'y intéresser (il fut l'organisateur d'une importante exposition qui se tint au Centre Georges Pompidou, à Paris, en 1984, exposition intitulée Les Immatériaux - un néologisme fort postmoderne!).

De nouveaux déconstructeurs se manifestent, le plus enthousiaste d'entre eux étant sans nul doute Gregory Ulmer. Dans Applied Grammatology. Post(e)-Pedagogy from Jacques Derrida to Joseph Beuys, puis dans Teletheory, Grammatology in the age of Video, cet auteur nous offre un extraordinaire mélange d'anticipation technologique et d'incantation déconstructionniste. Fort embarrassé, Derrida déclare :

With respect to Gregory Ulmer, his work seems to me very interesting, very necessary; it opens another space that we can evaluate in a different manner. [...]

But there needs to be discussion about these objects - television, telepedagogy, and so forth - and such questions will produce a new discourse that a lot of people, myself included, won't understand.

savants, artistes, philosophes, encore un effort si vous voulez être modernes!

L'une des caractéristiques de la Modernité, l'une de ses armes les plus affutées, c'est à coup sûr l'emploi du paradoxe et de la dérision. La Postmodernité s'en inspire, mais avec moins de succès : ses jeux de mots sont rarement transportables d'une langue à l'autre et perdent, à cause de cela, une grande partie de leur pertinence. Il faut donc apprécier comme il le mérite le travail linguistique et informatique d'Andrew Bulhak, travail qui anticipe celui de Sokal tout en se situant sur le terrain même qu'affectionne un Gregory Ulmer. Voici le résumé de cette communication :

Recursive transition networks are an abstraction related to context-free grammars and finite-state automata. It is possible, to generate random, meaningless and yet realistic-looking text in genres defined using recursive transition networks, often with quite amusing results. One genre in which this has been accomplished is that of academic papers on postmodernism.

Mais si l'humour est un remède efficace contre le haut-mal herméneutique (ces « néantissantes ambiances de présence » qu'évoque Raymond Queneau dans Une trouille verte), il ne saurait nous épargner la recherche d'issues nouvelles. Cette recherche implique en premier lieu la prise en compte, dans le travail de la connaissance, qu'il soit scientifique ou artistique, des contraintes propres aux diverse formes de la représentation et de l'expression. On retrouve alors l'effort de clarification conduit par ceux qui, comme Roman Jakobson, ont transmis le témoin de l'analyse structurale de l'école de Moscou, à l'acmé du modernisme, à celles de Prague, de New York et de Paris, avec le rebond des années cinquante. La métaphore n'est donc pas à rejeter, mais à maîtriser.

Car les "modernes", artistes ou savants, ne furent pas avares en métaphores, depuis Bohr et son modèle planétaire de l'atome jusqu'à Tzara et son "cœur à gaz" et ses "pastilles d'acier". Mais la métaphore ne saurait être utilisée à tout va comme le font les post-modernes de façon souvent abusive. En revanche la mise en service de nouvelles techniques d'information et d'expression, en particulier l'ouverture de ces tehniques aux dimensions de la multimodalité où l'image, le son, le geste même s'ajoutent au texte, permettent d'envisager - à conditions de se libérer définitivement de l'autosuggestion métaphorique - l'ouverture d'une ère interprétative et créative vraiment nouvelle. Après l'échec douloureux de la première rupture, au début du siècle, et l'essoufflement du rebond, au milieu du siècle, nous assisterons peut-être, en cette fin de siècle, à une nouvelle et décisive rupture.

Car avec les progrès qui s'accélèrent de nouveaux langages sont sans cesse créés et de nouvelles analyses proposées, de nouveaux carrefours culturels, de nouvelles alliances peuvent être découverts. Un bel exemple en est fourni, en chimie, avec la synthèse organique qui a été l'occasion de créations où l'esthétique et la technique travaillent de concert, comme. Pierre Laszlo l'a montré dans son livre La parole des choses. L'auteur y évoque l'œuvre de Robert Woodward (1917-1979) qui reçut le prix Nobel de chimie en 1965. Dans un article récent, sa fille insiste sur l'aspect "omniculturel" de cette œuvre :

Penser dans le langage pluridimensionnel est différent de penser dans le langage verbal; les aspects sensoriels et structuraux peuvent engager le chimiste dans des dynamiques de pensée similaires aux autres langages structurels et artistiques comme la peinture, la sculpture, la poésie.

[... ]

Comme le "mot" chimique est pluridimensionnel, pictographique et structural autant qu'alphabétique, la "poésie chimique " pourrait-elle inclure aussi des aspects comparables aux dynamiques structurales de la poésie verbale tels le rythme, la rime, l'accentuation etc., ces techniques par lesquelles des niveaux sensoreils et corporels entrent dans le langage pour le faire vivre et pour régénérer l'expérience vécue, qui sinon serait ossifiée par le langage, comme l'écrit Cassirer?

J'insiste sur le fait que, de toute évidence, la nouvelle unité à venir ne se bornera pas à des rapprochements entre science et littérature, elle fera entrer en ligne de compte les activités artistiques qui, elles aussi, ont tiré parti des progrès qui se sont produits - en particulier dans le domaine de la technologie.

On a souvent qualifié la culture des siècles passés, à partir de la Renaissance en particulier, de mécaniste, en raison de la prégnance physico-mathématisque du modèle épistémologique qu'elle contenait. Avec Darwin, une certaine forme de biologisme s'y est ajoutée, mais pour beaucoup, un schéma mécaniste sous-jacent l'accompagne.

Or le premier quart de notre siècle a vu se développer des schémas intellectuels nouveaux que l'on pourrait qualifier d'électro-dynamistes, qui prenaient leur essor avec la théorie de la relativité, de la physique quantique (née, ne l'oublions pas, avec l'étude du rayonnement électromagnétique du "corps noir"). On pourrait parler aussi de schémas "organo-chimistes", "automatistes", "informationnels", etc.. De tels schémas sont évidemment difficiles à intégrer dans le schéma culturel traditionnel, ils offrent pourtant une issue possible aux blocages qui se manifestent encore, comme aux tentations d'un pessimisme épistémologique qui avait tendence à s'institutionnaliser. Comme nous le rappelle Paul Valéry :

Il y eut une fois quelqu'un qui pouvait regarder le même spectacle ou le même objet, tantôt comme l'eût regardé un peintre, et tantôt en naturaliste; tantôt comme un physicien, et d'autre fois comme un poète; et aucun de ces regards n'était superficiel!

[ ... ] Usant indifféremment du dessin, du calcul, de la définition ou de la description par le langage le plus exact, il semble qu'il ignorât les distinctions didactiques que nous mettons entre les sciences et les arts, entre la théorie et la pratique, l'analyse et la synthèse, la logique et l'analogie, distinctions tout extérieures, qui n'existent pas dans l'activité interne de l'esprit, quand celui-ci se livre ardamment à la connaissance qu'il désire.

C'est qu'il n'y a sans doute pas, en fin de compte, de véritable transparence des choses, mais pas d'opacité complète, non plus. Retrouvant la voie que de très grands créateurs n'ont cessé d'indiquer, on peut imaginer que les technologies nouvelles, dans la mesure où elles nous incitent à mener de front des réflexions sur les modes de l'analyse et sur les conditions de la synthèse, dans la mesure où elles contribuent à expliciter des mécanismes communs de manipulation et de transduction d'informations, dans la mesure aussi où, intégrant la dimension temporelle dans la présentation et la représentation des phénomènes, dans leur simulation, elles donnent un contenu précis au projet d'une épistémologie appliquée, que ces technologies ouvriront la voie à une esthétique nouvelle, non-Lessingienne, comme à un renversement de quelques-uns des obstacles sur lesquels la science d'aujourd'hui semble encore achopper.

Formes nouvelles et nouveaux supports de l'expression, artistique ou scientifique, pouvoirs ou limitations de l'intelligence artificielle, modélisation analogique ou codage digital, ont suscité et suscitent encore de nombreuses discussions. Mais ces discussions n'ont pas le caractère auto-référentiel néo-académique de la "langue de coton" postmoderniste. Elles ont d'ailleurs progressivement perdu de leur aigreur, comme en témoigne la conclusion du livre de Vernon Pratt, Les machines à penser : une histoire de l'intelligence artificielle :

Ce que je prévois pour ma part, ce n'est pas tant que l'ordinateur atteindra une limite indépassable dans la simulation de la pensée telle que nous nous la représentons, que la modification de notre représentation de la pensée elle-même et du fonctionnement cognitif, en partie d'ailleurs grâce aux potentialités réalisées par la machine à notre place, qui nous enseignent de plus en plus précisément ce que sont les aspects les plus importants de l'activité de pensée.

Le désir de combler les fossés - ou d'établir une passerelle - entre les disciplines est d'ailleurs ressenti au sein même de chacun des domaines spécifiques, et en particulier du domaine de la science en proie, lui aussi, à un certain effritement. C'est ce qu'exprime un critique du New York Times qui commente ainsi la parution récente d'une traduction anglaise du livre de Jean-Pierre Changeux et Alain Connes, Matière à pensée :

L'idée de deux cultures séparées, les sciences et les humanités, est devenue un cliché. Au sein même des sciences, toutefois, il existe actuellement une coupure qui est beaucoup moins apparente. Certains domaines de la science présentent avec succès les similitudes qui existent entre des faits qui ne sont distincts qu'en surface, et développent des modèles mathématiques généraux d'une surprenante précision. d'autres se glorifient des différences entre les choses, dans la fécondité et la complexité du monde naturel.

et dans son feuilleton du Monde, Pierre Lepape, à l'occasion d'une critique du dernier livre de Nathalie Sarraute, nous offre une conclusion tout à fait bienvenue :

Au fond la littérature et la science ne sont pas si différentes qu'on le dit, et il n'y a pas d'œuvre importante qui ne repose sur une découverte, sur la mise à jour d'un domaine nouveau de la réalité humaine. Pas de poème, pas de pièce de théâtre, pas de roman d'envergure qui ne produisent un savoir neuf. Ne confondons pas la fin et les moyens : le travail sur le langage, les recherches formelles ne sont jamais que la mise au point de l'outil d'expression le plus adéquat à la transmission de ce savoir. Même si ce savoir porte sur la langue elle-même.

De son côté, Jean-Marc Levy-Leblond, décrivant le travail du sculpteur italien Anselmo, s'exprime ainsi :

La science ne se saisit du réel que dans une mesure très limitée, et à la stricte condition de focaliser son regard sur des domaines délibérément restreints et épuré, laissant hors de son champ d'investigation des aspects majeurs du monde, tant naturel qu'humain. C'est donc aujoiurd'hui une nécessité de rétablir le lien entre les concepts qu'a forgés la science et la réalité dont elle les a abstraits. Les scientifiques oublient trop souvent qu'ils ne travaillent plus, depuis longtemps, sur la matière de l'expérience humaine quotidienne, mais sur des artefacts déjà hautement élaborés par leurs prédécesseurs. Il leur faut retrouver ou rétablir le fil long et ténu qui relie le savoir théorique à la curiosité sensible, se souvenir que les formules cabalistiques de leurs tableaux noirs et les appareils perfectionnés de leurs laboratoires ont partie liée avec les pierres, le vent, l'eau et le feu.

Lévy-Leblond - qui est un physicien théoricien comme Alan Sokal - souligne ainsi qu'il n'est pas raisonnable de négliger - ce que fait un ultra-Sokalien comme Steven Weinberg - les connaissances que nous avons acquises sur le fonctionnement de la langue elle-même et des formalismes qui la prolongent, sur les mécanismes de la signification, sur le pouvoir heuristique des images, sur l'efficacité fonctionnelle du dialogue nouveau qui s'instaure entre le monde et nous comme sur les contraintes qu'il nous impose. Il faudra seulement veiller, lorsque nous ferons appel aux théories comme aux technologies nouvelles, de ne pas nous écarter de leur domaine de pertinence.

[After Post-Modernism Conference. Copyright 1997, Diderot Multimedia, Paris.]

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